Transcription
Passons directement à V,
Claire Parnetet V, ça c'est les voyages. Et ça, c'est la démonstration qu'un concept, c'est un paradoxe. Parce que toi, t'as inventé une notion, un concept, on peut le dire, qui est le nomadisme. Et tu hais les voyages. On peut faire cette révélation à cette heure-là de l'entretien, tu hais les voyages. Pourquoi tu lais d'abord les voyages ?
Je n'hais pas les voyages, je hais les conditions pour un pauvre intellectuel de voyager. Peut-être que si j'avais voyagé autrement, j'adorerais les voyages. Mais chez les intellectuels, qu'est-ce que ça veut dire voyager ? Ça veut dire aller faire une conférence à l'autre bout du monde, au besoin, et avec tout ce que ça comporte avant et après, parler avant avec des gens qui vous reçoivent gentiment, parler après avec des gens qui vous ont écoutés gentiment, parler, parler, parler. Alors, c'est le contraire du voyage, le voyage intellectuel. au bord du monde pour parler, ce qu'il pourrait faire chez lui, et pour voir des gens avant pour parler, et voir des gens après pour parler. C'est un voyage monstrueux. Alors ceci dit, c'est vrai que je n'ai aucune sympathie pour les voyages, mais ce n'est pas un principe chez moi. Je ne prétends pas avoir raison, Dieu merci. Mais pour moi, si tu veux, je me dis, qu'est-ce qu'il y a dans le voyage ? D'une part, ça a toujours un petit côté Ça, je dirais, c'est le premier aspect. Qu'est-ce qui me... Je réponds uniquement pour moi. Qu'est-ce qui me rend le voyage antipathique ? Première raison, c'est que c'est de la rupture à bon marché. Et je sens tout à fait ce que disait Fitzgerald. Il ne suffit pas d'un voyage pour faire une vraie rupture. Si vous voulez de la rupture, faites autre chose que des voyages, parce que finalement, qu'est-ce qu'on voit ? Les gens qui voyagent, ils voyagent beaucoup. Et puis après, ils en sont même fiers, ils disent que c'est pour trouver un père. Il y a des grands reporters, ils font des livres là-dessus. Ils ont tout fait, ils ont fait le Vietnam, l'Afghanistan, tout ce qu'on veut. Ils disent, franchement, qu'ils n'ont pas cessé d'être à la recherche d'un père. C'est pas la peine. Le voyage, ça me paraît quand même très édipien, en ce sens. Alors bien, bon, je me dis, non, ça ne va pas, ça. La seconde raison, c'est, il me semble qu'il y a une... Je suis très touché par une phrase admirable, comme toujours de Beckett, qui fait dire à un de ses personnages à peu près, je cite mal, c'est encore mieux dit que ça, c'est « On est cons quand même, mais pas au point de voyager pour le plaisir. » Alors ça, cette phrase, elle me paraît parfaitement satisfaisante. Moi je suis con, mais pas au point de voyager pour le plaisir, ça non, quand même pas. Puis un troisième aspect du voyage, alors tu me dis nomades, oui, j'ai toujours été fasciné par les nomades, mais c'est précisément parce que les nomades, c'est des gens qui ne voyagent pas. Ceux qui voyagent, c'est les émigrants, il peut y avoir des gens extrêmement respectables qui sont forcés de voyager, les exilés, les émigrants, ça c'est un genre de voyage dont il n'est pas question de se moquer parce que c'est des voyages sacrés, Les voyages français, c'est des voyages... Bon, très bien, mais les nomades, ils voyagent pas, quoi. Les nomades, au contraire, à la lettre, ils restent immobiles. C'est-à-dire, tous les spécialistes des nomades le disent, c'est parce qu'ils veulent pas quitter. C'est parce qu'ils s'accrochent à la terre, c'est parce qu'ils s'accrochent à leur terre. Leur terre devient déserte et ils s'y accrochent. Ils peuvent que nomadiser dans leur terre. C'est à force de vouloir rester sur leur terre qu'ils nomadisent. Donc, en un sens, on peut dire que rien n'est plus immobile qu'un nomade. Rien voyage moins qu'un nomade. C'est parce qu'ils ne veulent pas partir qu'ils sont nomades. Donc, et c'est pour ça qu'ils sont tout à fait tellement persécutés. Et puis, enfin, après, c'est le dernier aspect du voyage qui me rend pas très… Là, je le trouvais… Il y a une phrase de Proust très belle qui dit, finalement, qu'est-ce qu'on fait quand on voyage ? On vérifie toujours quelque chose. on vérifie que telle couleur qu'on a rêvée se trouve bien là. À quoi il ajoute, c'est très important, il dit, un mauvais rêveur est quelqu'un qui ne va pas voir si la couleur qu'il a rêvée était bien là. Mais un bon rêveur, il sait qu'il faut aller vérifier, voir si la couleur était bien là, est bien là. Ça, je me dis, ça c'est une bonne conception du voyage. Mais sinon...
Claire ParnetC'est une fantastique réaction.
Non, en même temps, il y a des voyages qui sont de véritables ruptures. Par exemple, la vie de Le Clésio actuellement me paraît quelque chose où là il opère sûrement une rupture.
Claire ParnetLorenz ?
Lorenz, c'est... Oui, Lorenz, oui, il y a trop de grands écrivains pour lesquels j'ai une grande admiration et qui ont un sens du voyage Stevenson, je vous dis le voyage de Stevenson, c'est pas rien tout ça, donc ce que je dis n'a aucune généralité. Je dis pour mon compte, quelqu'un qui n'aime pas les voyages, ça doit être pour ces quatre raisons-là.
Claire ParnetTa haine des voyages, elle est liée à ta lenteur naturelle ?
Non, parce qu'on conçoit des voyages très lents, oui, en tout cas que je n'ai pas besoin de bouger. Moi, toutes les intensités que j'ai, c'est des intensités immobiles. Les intensités, ça se distribue dans l'espace ou bien dans d'autres systèmes, pas forcément dans l'espace extérieur. Mais je t'assure que quand je lis un livre que j'admire, que je trouve beau, ou quand j'entends une musique que je trouve belle, vraiment, j'ai le sentiment de passer par de tels états que jamais un voyage ne m'a donné de pareilles émotions. Alors pourquoi j'irais chercher ces émotions-là qui ne me conviennent pas très bien, alors que je les ai, pour moi, en plus beau, dans des systèmes immobiles, comme la musique ou comme la philosophie ? Il y a une géomusique, il y a une géophilosophie. Je veux dire, c'est des pays profonds. C'est plus mes pays, oui.
Claire ParnetLes terres étrangères.
C'est mes terres étrangères à moi. Alors je ne les trouve pas dans les voyages, non.
Claire Parnetque le mouvement n'est pas dans le déplacement, mais t'as quand même voyagé un petit peu, t'as été au Liban, t'as fait des conférences au Canada, aux USA.
Oui, j'ai fait ça, mais je veux dire que j'étais toujours entraîné. Maintenant, je ne le fais plus, parce que j'ai... Mais j'aurais jamais dû le faire, tout ça. J'en ai trop fait. Puis j'aimais marcher à ce moment-là. Maintenant, je peux moins bien marcher, alors ça se pose même plus. J'aimais bien marcher. Oui, je me rappelle, j'ai fait Beyrouth, moi, à pied, du matin au soir, sans savoir où j'allais. Là, j'aimais bien parcourir une ville à pied, mais c'est bien fini tout ça.
Transcription automatique, relue en partie.