Transcription
Alors, R,
Claire Parnetc'est R comme résistance et non-révision. Oui. Comme tu l'as dit dans une récente conférence à la FEMIS, la philosophie crée des concepts. Et dès qu'on crée, comme tu l'as dit dans cette conférence, on résiste. Alors, les artistes, les cinéastes, les musiciens, les mathématiciens, les philosophes, tous ces gens-là résistent. Mais ils résistent à quoi, exactement ? D'abord, on va prendre par cas. La philosophie, elle crée des concepts, mais la science, elle en crée des concepts, elle ?
Non, là, c'est des questions de mots un peu claires, parce que si on convient de réserver le mot concept pour philosophie, les notions scientifiques, les idées scientifiques, il faut les désigner d'un autre mot. On ne dit pas d'un artiste non plus qu'il crée des concepts. Un peintre, un musicien ne crée pas des concepts, il crée autre chose. il faudrait trouver d'autres mots. Un savant, c'est quelqu'un qui crée des fonctions. Je ne dis pas que ce soit le meilleur mot. Il crée des fonctions, mais des fonctions, ça se crée autant. Il a créé de nouvelles fonctions, Einstein, Galois, les grands mathématiciens, mais pas seulement les mathématiciens, les physiciens, les biologistes, ils créent des fonctions. et bien en quoi c'est résisté sacré, c'est résisté tout ça, c'est plus net pour les arts parce que la science elle est dans une position plus ambiguë c'est un peu comme le cinéma elle est prise dans de tels problèmes de programmes, de capitaux les parts de résistance mais enfin les grands savants c'est quand même aussi de grands résistants On pense à Einstein, à beaucoup de physiciens, à beaucoup de biologistes aujourd'hui, c'est évident. Ils résistent d'abord aux entraînements et aux voeux de l'opinion courante, c'est-à-dire à tout ce domaine d'interrogation imbécile. Ils exigent leur... Ils ont vraiment la force d'exiger leur rythme à eux. on leur fera pas lâcher n'importe quoi dans des conditions prématurées, tout ça c'est... tout comme on bousculera pas un artiste. Personne n'a le droit de bousculer un artiste. Mais je crois que... tout ça c'est parce que... que créer ce soit résister, c'est parce que... Moi je crois, je vais te dire, et il y a un auteur que j'ai lu récemment, moi, qui me frappe beaucoup à cet égard, c'est que... je crois qu'un des motifs de l'art et de la pensée, c'est une certaine honte d'être un homme. Je crois que l'homme qui l'a dit, l'artiste, l'écrivain qui l'a dit le plus profondément, c'est Primo Levi. Il a su parler de cette honte d'être un homme, et lui le fait à un niveau extrêmement profond, puisque c'est à la suite de son retour des camps d'extermination qu'il en sort avec. Il dit, oui, quand j'ai été libéré, ce qui dominait c'était la honte d'être un homme. Alors c'est une phrase à la fois très splendide, je crois très belle, et puis c'est pas de l'abstrait, c'est très très concret la honte d'être un homme. Mais elle veut pas dire les bêtises qu'Henri de lui faire dire. Ça veut pas dire nous sommes tous des assassins, ou ça veut pas dire nous sommes tous coupables. Par exemple nous sommes tous coupables devant le nazisme. Primo Levi il le dit admirablement, il dit dire que les bourreaux et les victimes ce soit les mêmes. Ça on nous fera pas croire ça. Il y a beaucoup de gens qui nous racontent ah oui on est tous coupables et non non non rien du tout. On fera pas confondre le bourreau et la victime. Donc la honte d'être un homme ça veut pas dire on est tous pareils, on est tous compromis etc. Mais ça veut dire je crois plusieurs choses c'est un sentiment complexe et pas un sentiment unifié. La honte d'être un homme ça veut dire à la fois Comment est-ce que des hommes ont pu faire ça ? Des hommes, c'est-à-dire d'autres que moi. Comment est-ce qu'ils ont pu faire ça ? Et deuxièmement, comment est-ce que moi j'ai quand même pactisé, je ne suis pas devenu un bourreau, mais j'ai quand même pactisé assez pour survivre. Et puis, une certaine honte précisément d'avoir survécu à la place de certains amis qui eux ne sont pas survécus, tout ça. C'est donc un sentiment extrêmement composite, la honte d'être un homme. Moi je crois qu'à la base de l'art, il y a cette idée ou ce sentiment très vif, une certaine honte d'être un homme qui fait que l'art ça consiste à libérer la vie que l'homme a emprisonnée. L'homme ne cesse pas d'emprisonner la vie, il ne cesse pas de tuer la vie. La honte d'être un homme. L'artiste, c'est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle.
Claire Parnetje te relance sur artistes et résistance c'est à dire que cette part de honte d'être un homme l'art libère la vie dans cette prison dans cette prison de honte mais c'est très différent de la sublimation l'art n'est pas du tout c'est vraiment une résistance c'est un lâcher de la vie c'est une libération de la
vie des choses abstraites. Qu'est-ce que c'est qu'un grand personnage de roman ? Un grand personnage de roman, c'est pas un personnage emprunté au réel et même gonflé. Charlus, c'est pas Montesquieu. C'est pas Montesquieu même gonflé par l'imagination géniale de Proust. C'est des puissances de vie fantastiques. C'est des puissances de vie fantastiques si mal que ça ça tourne, tu comprends. Un personnage de roman, il a intégré en lui des mondes, c'est une espèce de géant. C'est une espèce de géant, c'est une exagération par rapport à la vie, mais ce n'est pas une exagération par rapport à l'art. L'art, il est production de ces exagérations. Et c'est par leur seule existence que c'est déjà de la résistance. Ou bien, comme on disait, on rejoint notre premier thème, écrire, c'est toujours écrire pour les animaux. pas à leur intention, mais à leur place. C'est ce que les animaux ne feraient pas, savoir écrire. Libérer la vie. Libérer la vie des prisons que l'homme... Et c'est ça, résister. C'est ça, résister, je ne sais pas. On le voit bien avec ce que les artistes font. soit une libération d'une puissance de vie. Il n'y a pas d'art de la mort, d'abord.
Claire ParnetQuelquefois, l'art ne suffit pas. Primo Levi, il a fini par se suicider, bien, bien longtemps après.
Il s'est suicidé personnellement. Oui, il ne pouvait pas tenir le coup. Il a suicidé sa vie personnelle, oui. Il y a 4 pages, ou 12 pages, ou 100 pages de Primo Levi qui resteront. qui resteront des résistances éternelles à ce qui s'est passé. Et alors bien plus, je parle de la honte d'être un homme, c'est même pas au sens grandiose de Primo Levi, tu comprends. Parce que si on ose dire une chose comme ça, mais chacun de nous dans notre vie quotidienne, il y a des événements minuscules qui nous inspirent la honte d'être un homme. On assiste à une scène où quelqu'un est un peu trop vulgaire. On ne va pas faire une scène, on est gêné. On est gêné pour lui. On est gêné pour soi puisqu'on a l'air de le supporter. Là aussi, on passe une espèce de compromis. Et si on protestait en disant « mais c'est ignoble ce que tu dis », on en ferait un drame. On est piégé, on éprouve là. Ça ne se compare pas avec Auschwitz. Mais même à ce niveau minuscule, il y a une petite honte d'être un homme. Si on n'éprouve pas cette honte, il n'y a pas de raison de faire de l'art. C'est... Oui, je ne peux pas dire autre chose.
Claire ParnetMais quand tu crées, justement, quand tu es un artiste, tu sens ces dangers tout le temps ? Les dangers qui t'y entourent ? Il y a des dangers partout ?
Évidemment. Oui. En philosophie aussi. C'est ce que disait Nietzsche, une philosophie qui ne nuit pas à la bêtise. Nuire à la bêtise. Résister à la bêtise. Mais s'il n'y avait pas de philosophie, les gens, ils font comme si la philosophie, après tout, c'est bon pour les conversations d'après-dîner. Mais s'il n'y avait pas de philosophie, on ne se doute pas du niveau de la bêtise. La philosophie, elle empêche la bêtise d'être aussi grande qu'elle serait s'il n'y avait pas de philosophie. C'est sa splendeur. On ne se doute pas de ce que ce serait. Tout comme s'il n'y avait pas les arts mais la vulgarité des gens. Alors quand on dit « c'est résister, créer, c'est résister », c'est effectif. Le monde ne serait pas ce qu'il est s'il n'y avait pas l'art. Là, les gens ne se tiendraient plus. Ce n'est pas qu'ils lisent la philosophie, mais c'est sa seule existence qui empêche les gens d'être aussi stupides et aussi bêtes qu'ils ne le seraient si imparables.
Claire ParnetEt toi par exemple quand on annonce la mort de la pensée, tu sais qu'il y a des gens qui annoncent la mort de la pensée, la mort du cinéma, la mort de la littérature, ça te fait rigoler ?
Mais ça fait pas... il n'y a pas de mort, il y a que des assassinats, c'est très simple. Peut-être qu'on assassinera le cinéma, ça c'est possible, mais il n'y a pas de mort naturelle non ? Pour une C'est une raison simple. Tant que quelque chose ne tiendra pas et ne prendra pas la fonction de la philosophie, la philosophie aura toute raison de subsister. Et si quelque chose d'autre prend la fonction de la philosophie, je ne vois pas en quoi c'est autre chose que de la philosophie. Si on dit par exemple que la philosophie consiste à créer des concepts et par là à nuire à la bêtise, à empêcher la bêtise, Bon, qu'est-ce que tu veux qu'elle meure, la philosophie ? On peut l'empêcher, on peut la censurer, on peut l'assassiner, mais elle a une fonction, elle ne va pas mourir. Mais la mort de la philosophie, ça ne m'a toujours pas eu une idée, mais d'imbécile, c'est une idée idiote. Ce n'est pas que je tienne à la... Je suis très content qu'elle ne meure pas, mais je ne comprends même pas ce que ça veut dire, la mort de la philosophie. Ça me paraît une idée un peu débile, gentillette, pour dire quelque chose. Pour dire que les choses changent, il n'y a plus de raison que... Mais qu'est-ce qui va remplacer la philosophie ? Qu'est-ce qui va créer des concepts ? Alors on peut me dire qu'il ne faut plus créer de concepts. Ah ben oui, et la bêtise règne. Très bien, c'est les idiots qui veulent la peau de la philosophie. Mais qu'est-ce qui va créer des concepts ? C'est l'informatique. C'est les publicitaires, ils emploient le mot concept. Très bien, on aura les concepts de publicité, c'est le concept d'une marque de nouilles. Ça ne risque pas de faire beaucoup de rivalité avec la philosophie, parce que je ne crois pas que le mot concept soit employé de la même manière. Mais aujourd'hui, c'est plutôt la publicité qui se présente comme la rivale directe de la philosophie, puisqu'ils nous disent, c'est nous qui inventons les concepts. Mais les concepts de l'informatique, les concepts des ordinateurs, ça fait plutôt rire ce qu'ils appellent un concept. Oui, il ne faut pas s'en faire, ça.
Claire ParnetEst-ce qu'on peut dire que toi, Félix Foucault, vous formez des réseaux de concepts comme des réseaux de résistance, comme une machine de guerre contre une pensée dominante ou des lieux communs ?
Oui, oui, pourquoi pas. Ce serait bien si c'était vrai, ce serait très bien. En tout cas, le réseau est sûrement le seul... Si on ne fait pas des écoles, et les écoles, ça ne me paraît pas très très bon, encore une fois, si on ne fait pas des écoles, il n'y a que le régime des réseaux, des complicités, des... Bien sûr, ça a toujours été comme ça, d'ailleurs, à toutes les époques. Ce qu'on appelle le romantisme, par exemple, ce qu'on appelle le romantisme allemand, ou le romantisme en général, c'est un réseau. Ce qu'on appelle le dadaïsme, c'est un réseau, oui. alors qu'il y a des réseaux aujourd'hui, j'en suis sûr.
Claire ParnetUn réseau de résistance ?
Par là même. La fonction du réseau, c'est de résister et de créer.
Claire ParnetEt toi, tu te sens par exemple célèbre et clandestin ? Cette notion de clandestinité, tu la tiens ?
Je ne me sens pas célèbre, je ne me sens pas clandestin, je voudrais en effet être imperceptible. Mais il y a beaucoup de gens qui voudraient et qui veulent être imperceptibles, ça ne veut pas dire d'ailleurs que je ne le sois pas. mais être imperceptible c'est bien parce que on peut... Oui, mais ça c'est des questions alors presque personnelles. Moi ce que je veux, c'est faire mon travail, c'est qu'on ne m'embête pas, qu'on ne me fasse pas perdre de temps, oui, mais en même temps voir des gens parce que j'ai besoin, je suis comme tout le monde, j'aime les gens, enfin j'aime un petit nombre de gens, j'aime les voir, mais quand je les vois je voudrais pas que ça fasse le moindre problème. Des rapports imperceptibles avec des gens imperceptibles, c'est ce qu'il y a de plus beau au monde. Je veux dire on est tous des molécules, une molécule de réseau, un réseau moléculaire.
Claire ParnetEst-ce qu'il y a une stratégie de la philosophie ? Par exemple, quand tu écris sur Leibniz cette année,
est-ce que c'est stratégiquement que tu écris sur Leibniz maintenant ? Je suppose que ça dépend ce que veut dire stratégie. Ça veut dire qu'on n'écrit pas sans une certaine nécessité. S'il n'y a pas de nécessité à faire un livre, c'est-à-dire de nécessité ressentie par celui qui le fait, il vaut mieux qu'il ne le fasse pas. Donc, quand j'ai écrit sur Leibniz, pour moi, c'était nécessaire. Et pourquoi c'était nécessaire ? parce qu'elle était venue pour moi, à ce moment-là, ce serait trop long à expliquer, parler non pas de l'Aimnitz, mais du pli. Et que le pli, il se trouvait que, pour moi, il était à ce moment-là fondamentalement relié à l'Aimnitz. Mais ça, je pourrais dire de chaque livre que j'ai fait, qu'elle en était la nécessité à l'époque.
Claire ParnetNon, mais à part la grippe de la nécessité qui te pousse à écrire, je veux dire le retour à un philosophe, comme de l'histoire de la philosophie, après les livres sur le cinéma ou les livres comme « Mille plateaux » ou « L'Antiédit » ?
Il n'y a pas eu retour à un philosophe. C'est pour ça que je répondais correctement à ta question. Je n'ai pas écrit un livre sur l'Aemnit. Je n'ai écrit un livre sur l'Aemnit parce que, pour moi, le moment était venu d'étudier ce que ça n'était qu'un pli. Je fais l'histoire de la philosophie quand j'en ai besoin, c'est-à-dire quand je rencontre et que j'éprouve une notion qui est elle-même liée déjà à un philosophe. Quand je me suis passionné pour la notion d'expression, j'ai fait un livre sur Spinoza, parce que Spinoza est un philosophe qui a monté la notion d'expression à un point extrêmement haut. Quand j'ai rencontré pour mon compte la notion de pli, ça me paraissait aller de soi que ce serait à travers la Hémnitz. Il m'arrive de rencontrer des notions qui ne sont pas déjà vouées à un philosophe. A ce moment-là, je ne ferai pas de l'histoire de la philosophie. Mais pour moi, il n'y a pas de différence entre faire un livre d'histoire de la philosophie et faire un livre de philosophie. Donc, c'est en ce sens que je dis que je veille mon chemin.
Transcription automatique, relue en partie.