L’Abécédaire de Gilles Deleuzeavec Claire Parnet · 1988–1989

P comme Professeur

Lettre P de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, entretien avec Claire Parnet réalisé par Pierre-André Boutang (1988–1989). Durée : 31 min. Vidéo sous-titrée en français, anglais et espagnol, avec la transcription complète.

Transcription

Claire ParnetAlors, P, c'est professeur. Aujourd'hui, tu as 64 ans et pendant près de 40 ans, tu as été professeur. D'abord au lycée, puis à l'université. Et donc, cette année, la première où tes semaines sont à envisager sans cours. D'abord, est-ce que les cours, ça te manque ? Parce que tu as dit aussi que tu les avais faits avec passion, les cours. Est-ce que ça te manque, aujourd'hui, de ne pas faire cours ?

Ah non, pas du tout. C'est vrai que ça a été ma vie, enfin, ça a été une partie de ma vie, une partie très importante de ma vie. J'ai aimé profondément faire cours, mais quand la retraite m'est venue, c'était un bonheur parce que j'avais moins envie de faire cours. C'est très simple la question des cours. Je crois que les cours, c'est comme... Il y a des équivalents dans d'autres domaines, mais un cours, c'est quelque chose qui se prépare énormément. Je veux dire, ça répond presque à la recette de beaucoup d'activités. Si vous voulez 5 minutes, 10 minutes au mieux d'inspiration, il faut préparer beaucoup, beaucoup, beaucoup. pour avoir ce moment de... Si, on n'a pas... Non. Alors moi je voyais bien que plus ça allait, j'ai toujours fait ça, j'ai aimé faire ça, je préparais beaucoup pour avoir ces moments d'inspiration. Et puis plus ça allait, plus il fallait que je prépare longtemps, pour avoir une inspiration de plus en plus maigre. Donc il était temps. Alors ça m'appuie pas du tout parce que les cours, c'est quelque chose que j'ai aimé, puis quelque chose dont j'avais moins besoin. Oui, ce qui me reste, c'est écrire, qui pose d'autres problèmes, mais je regrette pas du tout. Mais j'ai aimé ça profondément, les cours.

Claire ParnetEt par exemple, quand tu dis beaucoup préparer, c'était combien de temps de préparation ?

Il faut y réfléchir. C'est comme tout, c'est des répétitions, un cours. Ça se répète. C'est comme au théâtre, c'est comme dans les chansonnettes. Il y a des répétitions. Si on n'a pas beaucoup répété, on n'est pas inspiré du tout. Un cours, ça veut dire des moments d'inspiration. Sinon, ça ne veut rien dire.

Claire ParnetTu ne répétais pas devant ta glace, quand même.

Non, chaque activité a ses modes d'inspiration. mais c'est vraiment, il n'y a pas d'autre mot que se mettre dans la tête, se mettre dans la tête et arriver à trouver intéressant ce qu'on dit. C'est évident que si le monsieur qui parle ne trouve pas très intéressant ce qu'il dit, alors ça ne va pas de soit trouver intéressant ou trouver passionnant ce qu'on dit. Et là, ce n'est pas de la vanité, ce n'est pas soit se trouver intéressant ou passionnant. Il faut trouver la matière que l'on traite, la matière que l'on brasse, il faut la trouver passionnante. Or, il faut parfois se donner un véritable coup de fouet, pas du tout qu'elle ne soit pas intéressante, là qu'elle n'est pas là. Il faut se monter soi-même jusqu'au point où l'on est capable de parler de quelque chose avec enthousiasme. C'est ça la répétition. Alors j'en avais moins besoin sans doute. Et puis les cours c'est tellement spécial, c'est un cube quoi, C'est un espace-temps. Et il se passe plein de choses dans un cours. J'aime moins les conférences. Moi, j'ai jamais aimé les conférences, parce que les conférences, c'est un espace-temps trop petit. Un cours, c'est quelque chose qui s'étend, qui s'étend d'une semaine à une autre. C'est un espace et c'est une temporalité très spéciale. C'est une suite. C'est pas du tout qu'on puisse rattraper ce qu'on aurait réussi, mais c'est qu'il y a un développement intérieur au cours. Et puis les gens, d'une semaine à l'autre, changent tout ça. Le public d'un cours est quelque chose de passionnant.

Claire ParnetOn va recommencer par le début. Tu étais d'abord professeur de lycée. T'en as gardé un bon souvenir, du lycée ?

Oui, ah ben oui, mais ça veut rien dire, parce que c'était un moment au lycée, pas ce qu'il est devenu. Je comprends, je pense, les jeunes professeurs qui sont très abattus par le lycée. Moi, j'étais professeur de lycée à la Libération, au moment de la Libération, pas longtemps après.

Claire ParnetC'était complètement différent, donc je ne peux pas savoir.

J'ai eu deux villes de province, une que j'ai beaucoup aimée, une que j'ai moins aimée. C'était Amiens que j'ai beaucoup aimé parce que c'était une ville de liberté absolue. C'était une ville très libre, très... Et puis Orléans qui était une ville plus sévère. Alors c'était encore l'époque où le professeur de philosophie, il était reçu avec beaucoup de complaisance. On lui pardonnait beaucoup parce que c'était un peu le fou, l'idiot du village. pratiquement ils pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient. Moi j'apprenais à mes élèves la scie musicale parce que je faisais de la scie musicale à ce moment là et tout le monde trouvait ça très normal. Je pense que maintenant ce serait plus possible dans les lycées.

Claire ParnetEt pédagogiquement c'était pour leur expliquer quoi la scie musicale ? C'était à quel moment que ça intervenait dans ton cours ?

Les courbes parce que la scie c'est une chose, comme tu sais il faut la courber et on le son à un endroit de la courbe. Et c'est des courbes mouvantes qui se les intéressaient beaucoup.

Claire ParnetC'était déjà sur la variation infinie. Oui, oui.

Non mais je ne faisais pas que ça. Je faisais le programme des Bachos, j'étais un professeur très consciencieux.

Claire ParnetEt c'est là où tu as connu Poprenne, je crois.

Poprenne, ah oui, j'ai bien connu Poprenne. Mais lui, il voyageait plus que moi, il restait très peu à Amiens. Il avait une petite valise et un énorme réveil, parce qu'il n'aimait pas les montres. Son premier geste, c'était de sortir son réveil. Il faisait ses cours avec son gros réveil. Il était charmant, oui.

Claire ParnetTu étais ami avec qui dans une salle de professeur de lycée ? Quand on est élève...

Moi, la gymnastique, j'aimais bien. Les profs de gymnastique, j'aimais beaucoup. Et puis, si, on avait... Je me souviens plus très bien. Les salles de professeurs dans les lycées, là aussi, ça a dû changer. C'était quelque chose.

Claire ParnetOn imagine quand on est élève que c'est très pesant, la salle des professeurs. C'est mystérieux et pesant.

Oh non, c'est le moment où... Il y a tous les genres. Il y a les genres solennels, les genres rigolards. Mais j'y allais pas beaucoup.

Claire ParnetPuis après Amiens et Orléans, tu as été professeur à Louis-le-Grand de classe préparatoire. Oui, oui, oui. Et là, tu te rappelles des lèvres remarquables que tu as eues et qui n'ont pas donné grand-chose.

Ah, qui n'ont pas donné grand-chose, je ne sais pas, ou qui ont donné grand-chose. Je ne sais plus très bien. Oui, je me souviens d'eux, oui, si, ils ont donné des... Mais à ma connaissance, ils ont donné des professeurs, ils n'ont pas donné... J'ai jamais eu d'élève qui soit devenu ministre, qui soit devenu... Si, j'en ai eu un qui est devenu policier, oui. Mais... Non, rien de spécial, oui. Ils vont leur chemin, ils sont très bien.

Claire ParnetEt puis après, il y a eu les années de Sorbonne, et on a l'impression toujours que les années de Sorbonne correspondent à des années d'histoire de la philosophie. Et puis après, Vincennes, qui a été une expérience déterminante après la Sorbonne. parce qu'il y a eu Lyon après la Sorbonne. D'abord, tu étais content de rentrer à l'université, d'être prof d'université après avoir été prof de lycée ?

Content, content, ça ne se pose pas comme ça au niveau du nez. C'était une carrière normale. Je serais revenu, j'avais quitté le lycée, je serais revenu au lycée, oui, ça n'aurait pas été dramatique, mais ça aurait été anormal, un échec. C'était normal, c'était normal. Non, il n'y a pas de problème, il n'y a rien à dire.

Claire ParnetPar exemple, les cours de faculté sont différemment préparés que les cours de lycée ?

Pas pour moi, pas du tout.

Claire ParnetPour toi, c'était pareil ?

Absolument pas, j'ai toujours fait les cours de la même manière.

Claire ParnetC'est-à-dire que la préparation était aussi intense pour le lycée qu'elle le fut pour la faculté ?

Bien sûr, bien sûr. Il faut de toute manière être absolument imprégné de ce qu'on a. Il faut aimer ce dont on parle, il faut tout ça, ça ne se fait pas tout seul. Il faut répéter, il faut préparer. Il faut se le répéter dans sa tête, il faut trouver le truc par quoi... C'est même très amusant, il faut trouver. C'est comme une porte qu'on ne pourrait pas passer dans n'importe quelle position.

Claire ParnetDonc tu préparais tes cours exactement pareil au lycée et à la faculté. C'était aussi préparé déjà au lycée que ça ne l'a été plus tard à la faculté.

Tout à fait, pour moi, il n'y avait aucune différence de nature entre les deux sortes de cours. Oui, pareil.

Claire ParnetPuisqu'on est dans ton cursus universitaire, tu vas nous parler de ta thèse. Tu l'as passée quand, ta thèse ?

Ma thèse, je l'ai passée... J'ai fait beaucoup de livres avant, je crois, pour ne pas la faire. C'est-à-dire, c'est une réaction fréquente. Je travaillais énormément et je me disais, tiens, il faut avoir ma thèse, il faut que je fasse ceci, qui est très urgent. Donc j'ai repoussé au maximum et puis finalement je l'ai présentée, je crois avoir été parmi les toutes premières thèses après 68, qui soit repassée.

Claire Parnet69 ?

En 69, oui, ça doit être en 69, enfin, tout à fait dans les premières. Alors, ce qui m'a donné une situation très privilégiée, parce que le jury n'avait qu'une hantise, c'était comment faire pour éviter les bandes qui se baladaient encore dans la Sorbonne. Ils avaient vraiment peur, c'était le retour, le tout début d'un retour. Mais ils se disaient, qu'est-ce qui va se passer ? Et je me souviens que le président du jury m'avait dit, voilà, il y a deux possibilités. On fait votre thèse au rez-de-chaussée, à la Sorbonne, et il y a un avantage, c'est qu'il y a deux sorties. S'il y a quelque chose comme ça, on peut se tirer, le jury. Mais seulement, l'inconvénient, c'est qu'au rez-de-chaussée, il y a les bandes qui traînent plus volontiers. Ou bien on la fait à un premier étage, alors là, il y a un avantage, c'est que les bandes montent moins fréquemment jusqu'au premier étage, mais l'inconvénient, c'est qu'il n'y a qu'une entrée et une sortie. Alors s'il y a quelque chose, comment que nous on va sortir ? Si bien que moi, quand j'ai passé ma thèse, j'ai jamais pu rencontrer le regard du président du jury, qui était fixé sur la porte... C'était qui ? Pour savoir si des bandes allaient arriver.

Claire ParnetC'était qui, ton président de jury ?

Je ne dis pas son nom, c'est un secret.

Claire ParnetJe peux te faire chanter, moi je le sais.

Vu son angoisse. En plus, il était très charmant. Mais il avait de l'émotion, plus que moi. C'est rare que le jury soit plus ému que le candidat, vu ses circonstances tout à fait exceptionnelles.

Claire ParnetMais tu étais presque déjà plus célèbre que les trois quarts des membres du jury.

Oh non, je n'étais pas bien célèbre, non.

Claire ParnetC'était différent ces répétitions ?

Oui, oui, oui.

Claire ParnetEnfin, tu étais déjà très connu pour tes trameaux sur Proust, Nietzsche. Bon, alors on va passer à Vincennes, qui était... Au moins, tu as quelque chose à dire sur Lyon, après la Sorbonne.

Non, non, non, non, non, non. Vincennes, Vincennes, Vincennes, c'est presque là. En effet, là, il y a un changement, tu as raison. C'est pas dans la nature de la préparation, de ce que j'appelle préparation, répétition, un cours. ni dans le style d'un coup, c'est qu'en fait, à partir de Vincennes, j'ai cessé d'avoir un public étudiant. Ça, c'était la splendeur de Vincennes. Le changement de... C'était pas général dans toutes les facultés, ça se remettait en ordre, mais Vincennes restait, ou en tout cas en philosophie, parce que c'était même pas vrai de tout Vincennes, c'était un public d'un nouveau type. Un public complètement d'un nouveau type, qui n'était plus fait d'étudiants, qui mélangeait tous les âges, des gens qui venaient d'activités très différentes, y compris des hôpitaux psychiatriques, comme malades, qui était le public peut-être à la fois le plus bigarré et trouvant une unité mystérieuse dans Vincennes, à la fois le plus divers et le plus cohérent en fonction de Vincennes, par Vincennes. Vincennes donnait à ce peuple disparate une unité. Et pour moi, c'est un public. Ensuite, j'aurais été nommé ailleurs, j'ai fait ensuite toute ma vie de prof à Vincennes, mais j'en avais été retiré pour d'autres facultés, je ne serais même pas reconnu. quand j'allais dans une autre faculté. Après, j'avais l'impression d'un voyage dans le temps, de retomber en plein 19e siècle. À Vincennes, j'ai parlé devant des gens qui étaient à la fois mélangés, tout ça, des jeunes peintres, des gens en traitement psychiatrique, des musiciens, des drogués, des jeunes architectes, de pays très différents, avec des vagues, ça variait d'année en année. Il y a une année où tout d'un coup, il y a eu 5-6 Australiens qui sont arrivés, on ne sait pas pourquoi. L'année d'après, ils n'étaient plus là. Les Japonais, ça a été constant. Les Sud-Américains. Les Japonais, tous les ans. Les Sud-Américains, les Noirs, tout ça. C'est un public inappréciable. C'est un public fantastique.

Claire ParnetParce que pour la première fois, ça s'adressait aux non-philosophes, c'est-à-dire que cette pratique...

C'était de la pleine philosophie qui s'adressait aussi bien aux philosophes qu'aux non-philosophes. Exactement comme la peinture s'adresse aussi bien aux peintres qu'aux non-peintres. Ou que la musique ne s'adresse pas forcément à des spécialistes de musique, et c'est la même musique. C'est le même Berg ou le même Beethoven qui s'adresse aussi bien à des gens qui ne sont pas spécialistes de musique et qui sont des musiciens. Pour moi, la philosophie, ça doit être strictement pareil. Elle s'adresse autant aux non-philosophes qu'aux philosophes, sans changer. La philosophie, quand on l'adresse aux non-philosophes, ça ne veut pas dire qu'on va faire du simple. pas plus qu'en musique, on ne fait pas du Beethoven plus simple pour les non-spécialistes. Eh bien, la philosophie, c'est pareil, exactement pareil. Pour moi, la philosophie a toujours eu une double audition, une audition non-philosophique autant qu'une audition philosophique, et s'il n'y a pas les deux à la fois, il n'y a rien. C'est pour ça que, sinon, ça ne vaudrait rien, la philosophie.

Claire ParnetAlors maintenant, explique-moi une finesse. Dans les conférences, il y a des non-philosophes et pourtant tu hais les conférences.

J'ai joué les conférences parce que c'est artificiel, et puis à cause de l'avant et de l'après. Finalement, autant j'aime les cours, ce qui est une manière de parler, autant j'aimais parler. Parler, ça me paraît vraiment une activité. Alors, les conférences, parler avant, parler après, etc. Ça n'a pas du tout la pureté d'un cours. Et puis les conférences, les conférences. C'est un côté cirque. Les cours aussi, c'est un côté cirque. Là, il y a un côté artificiel, la conférence. Les gens, ils y vont. Ils disent, enfin, je sais pas bien, mais faites que j'aime pas ça, les conférences. Ça, j'aime pas faire des conférences. C'est trop tendu, trop putain, trop angoissé, trop chabon. Ça me paraît pas très intéressant, les conférences.

Claire ParnetLà, on va revenir à ton cher public de Vincennes, qui était très bigarré, donc. Mais moi, dans ces années de Vincennes, où il y avait des fous, des drogués, comme tu l'as dit, qui faisaient des interventions sauvages, qui prenaient la parole, jamais, jamais, ça n'a semblé te gêner. Toutes les interventions étaient au milieu de ton cours, qui demeuraient magistrales, et aucune intervention pour toi n'avait valeur d'objection. C'est-à-dire qu'il y avait toujours cet aspect magistral de ton cours. Oui, oui.

Il faudrait inventer un autre mot. C'est le mot qui s'impose universitairement, un cours magistral. Il faudrait chercher un autre mot. Il y a deux conceptions d'un cours, je crois. Une conception d'après laquelle un cours a pour objet d'obtenir des réactions assez immédiates d'un public, sous forme de questions, besoin d'interruption. C'est tout un courant, c'est toute une conception d'un cours. Et puis au contraire, la conception dite magistrale, il y a le monsieur qui parle. Moi, je n'ai pas le choix, je n'ai jamais manié que la seconde, la conception dite magistrale. Alors il faudrait trouver, je dis un autre mot, parce que presque à la limite, c'est plus une espèce de conception musicale d'un cours. Pour moi, un cours, on n'interrompt pas de la musique, qu'elle soit bonne ou mauvaise, ou alors on l'interrompt si elle est trop mauvaise. mais on interrompt pas de la musique, tandis qu'on peut très bien interrompre des paroles. Alors qu'est-ce que ça veut dire une conception musicale d'un coup ? Moi je crois deux choses, enfin dans mon expérience, sans du tout dire que c'est cette conception-là qui est la meilleure. Je dis la mienne telle que je vois les choses. Tel que je connais moi un public, ou ce qui a été mon public, je me dis, il arrive constamment que quelqu'un comprenne pas sur le moment. appelé les effets retardés. Là aussi c'est un peu comme en musique. Sur le moment tu comprends pas un mouvement et puis trois minutes après ça devient limpide ou dix minutes après. S'il s'est passé quelque chose entre temps. Les effets retardés d'un coup, un type peut très bien ne rien comprendre sur le moment. Dix minutes après, ça c'est clair, il y a un effet rétroactif. s'il a interrompu déjà, c'est pour ça que c'est... Ça me paraît stupide, les interruptions, ou même les questions qu'on peut poser. Tu poses une question parce que t'es en train de pas comprendre, mais t'as qu'à attendre.

Claire ParnetAlors ces interruptions, tu les trouvais stupides, parce qu'on n'attend pas ?

Oui, parce que... Y a ça, y a ce premier aspect. Ce que quelqu'un ne comprend pas, y a possibilité qu'il le comprenne après tout seul. Je trouve que les meilleurs étudiants sont ceux qui posent des questions la semaine d'après. J'avais un système à la fin, je ne sais pas moi qui l'avait inventé, c'était... Ils me passaient parfois un petit mot d'une semaine à l'autre. Ça j'aimais beaucoup, en me disant « il faut revenir sur ce point ». Mais ils avaient attendu. « Il faut revenir sur ce point ». Alors je ne le faisais pas, ça ne faisait rien, mais il y avait cette communication. Et puis le deuxième point très important dans un cours tel que je le conçois, qui durait deux heures et demie. Personne ne peut écouter quelqu'un deux heures et demie. Donc, pour moi, un cours, ça a toujours été quelque chose qui n'est pas destiné à être compris dans sa totalité. Un cours, c'est une espèce de matière en mouvement, c'est vraiment une matière en mouvement. Et c'est par là que c'est musical. Et dans lequel chacun, chaque groupe, ou chaque étudiant à la limite, prend ce qui lui convient. Un mauvais cours, c'est quelque chose qui, à la lettre, ne convient à personne. Mais on ne peut pas dire que tout convienne à n'importe qui. Donc il faut que les gens attendent, presque à la limite, c'est évident qu'il y en a qui dorment à moitié pendant. Et alors par quel mystère ils se réveillent au moment qui les concerne ? Il n'y a pas une loi disant d'avance, ceci va concerner un tel, C'est autant d'émotion que d'intelligence. S'il n'y a pas d'émotion, il n'y a rien, aucun intérêt. Donc, il n'est pas question de tout suivre, même de tout écouter. Il s'agit de se réveiller à temps pour saisir ce qui vous convient, ce qui vous convient personnellement. Et c'est pour ça qu'un public très varié est très très important, parce qu'on sent très bien les centres d'intérêt qui se déplacent, qui sautent d'un tel à un autre. Et ça, ça forme une espèce de tissu splendide, de texture. Voilà, oui, c'est ça.

Claire ParnetAlors ça, c'est le public, mais pour ce concert, justement, toi, tu as inventé le mot de pop-philosophie et de pop-philosophe.

Oui, c'est ça que je voulais dire, oui.

Claire ParnetOui, mais on peut dire que ton allure, comme celle de Foucault, quelque chose de très particulier, je veux dire, ton chapeau, tes ongles, ta voix. Est-ce que tu as conscience qu'il y avait une espèce de mythification des élèves de cette allure ? Comme d'ailleurs, ils ont mythifié Foucault, comme ils ont mythifié la voix de Val. Est-ce que tu es conscient d'avoir d'abord une allure et ensuite une voix particulière ?

Ah oui, sûrement ça. Sûrement, puisque la voix dans un cours, mettons que si la philosophie, comme on l'a dit, déjà on en a parlé, il me semble un petit peu, la philosophie elle mobilise et elle traite des concepts. Qu'il y ait une vocalisation des concepts dans un cours, oui c'est normal, tout comme il y a un style des concepts par écrit. Les philosophes ce n'est pas des gens qui écrivent sans recherche ou sans élaboration d'un style, des artistes, c'est des artistes. Un cours implique des vocalises, oui. Ça implique même, je ne sais mal l'allemand, une espèce de sprechgesang. Bien oui, évidemment. Alors qu'il y a là-dessus des mythisations, « Ah, t'as vu ses ongles », etc. Ça, ça fait partie de tous les profs, mais déjà dans l'école primaire, c'est comme ça. Mais ce qui est plus important, c'est le rapport de la voix et du concept.

Claire ParnetPour te faire plaisir, ton chapeau, c'était comme la petite robe noire de Piaf. Il y avait une allure très précise.

Oui, mon honneur, c'est que je ne le mettais pas pour ça. Donc si ça produisait cet effet, tant mieux, très bien.

Claire ParnetÇa fait partie du rôle du professeur.

Est-ce que ça fait partie du rôle du professeur ? C'est un supplément. Ce qui fait partie du rôle du professeur, c'est ce que j'ai dit sur la répétition préalable et l'inspiration sur le moment. C'est ça le rôle du professeur.

Claire ParnetToi, tu n'as jamais voulu ni école ni disciples. Ça correspond à quelque chose de très profond chez toi, ce refus des disciples ?

Je ne les refuse pas. Ça se fait généralement quand on refuse. Ça se fait des deux côtés. Personne n'a envie d'être mon disciple. Moi, je n'ai pas envie d'en avoir. Une école, c'est terrible pour une raison très seule, je vais dire. Une école, ça prend beaucoup de temps, on devient un gestionnaire. Prends les philosophes qui font école. Que ce soit les Wittgensteiniens, c'est une école. Bon, c'est pas la marade. Les Heideggeriens, c'est une école. D'abord, ça implique des règlements de comptes terribles, ça implique des exclusivités, ça implique une organisation du temps. toute une gestion, on gère une école. Moi, j'ai assisté entre les rivalités, entre les Heideggeriens français, amenés par Beaufray, et les Heideggeriens belges, amenés par Develin, c'était la lutte au couteau. Tout ça, c'est abominable, en tout cas pour moi, ça ne me présente aucun intérêt. Et puis j'ai d'autres, je veux dire, même au niveau des ambitions, être, tu crois, un chef d'école. Il faut voir Lacan, Lacan, Lacan, c'était un chef d'école aussi. C'est terrible, mais ça donne beaucoup de soucis. Il faut être machiavélique pour mener tout ça. Et puis je déteste, moi pour mon coup, je déteste ça. L'école c'est le contraire du mouvement. Je prends un exemple tout simple. Le surréalisme c'est une école. Règlement de compte, tribunal, exclusion, etc. Breton, il a fait une école. Dada, c'était un mouvement. Si j'avais un idéal, je ne dis pas que j'y ai réussi, ce serait participer à un mouvement. Ça oui, être dans un mouvement, oui, mais être même chef d'une école, ça ne me paraît pas du tout un sort enviable. Un mouvement, oui, l'idéal c'est finalement. Si tu ne veux pas avoir des notions garanties et signées, ou que les disciples répètent, Le rapport qu'on peut avoir avec des étudiants, c'est leur apprendre qu'ils doivent être heureux de leur solitude. Ils n'arrêtent pas de dire un peu de communication sans seuls, etc. On est tous seuls. Et c'est pour ça qu'ils veulent des écoles. Mais ils ne pourront rien faire qu'en fonction de leur solitude. Donc c'est leur apprendre le bienfait de leur solitude. qu'ils disent avec leur solitude. Alors ça, c'était mon rôle de prof. Et puis, le second aspect, mais c'est un peu le même, moi je ne voudrais pas lancer des notions qui fassent école, je voudrais lancer des notions, des concepts qui passent dans le cours, qui deviennent, pas du tout, je ne veux pas dire qu'ils deviennent quelque chose d'ordinaire, mais qui deviennent des idées courantes, c'est-à-dire maniable de plusieurs façons. Alors ça, ça peut se faire que si je m'adresse aussi à des solitaires qui vont tordre les notions à leur manière, sans servir comme eux, ils ont besoin, etc. Donc tout ça, c'est des notions de mouvement et pas des notions d'école. Oui.

Claire ParnetEt est-ce que tu crois que l'université aujourd'hui, l'ère des grands professeurs a révolu ? Ça n'a pas l'air d'aller très fort, quand même, l'université.

Moi, j'ai pas beaucoup d'idées là-dessus, parce que j'en fais plus partie. Mais j'en suis parti à un moment qui était terrifiant. Moi, je ne comprenais pas comment les professeurs pouvaient encore faire des cours. C'est-à-dire, ils étaient devenus des gestionnaires. L'université, la politique actuelle est très claire, l'université cessera d'être un lieu de recherche. Ça ne fait qu'un avec l'entrée en force de disciplines qui n'ont rien à voir avec les disciplines universitaires. Mon rêve, ce serait que les universités restent des lieux de recherche et que, à côté des universités, soient multipliées les écoles. Des écoles techniques, où on apprend la comptabilité, où on apprend l'informatique, etc. Mais l'université n'intervient, même en informatique ou en comptabilité, qu'au niveau de la recherche. Et il y aurait tous les accords qu'on voudrait entre une école et une université. L'école, en voyant ses élèves, poursuivra des cours de recherche. Mais dès le moment où on fait entrer dans l'université des matières d'école, l'université, elle est foutue, ce n'est plus un lieu de recherche. Et on est de plus en plus mangé par les histoires de gestion, le nombre de réunions, etc. à l'université. C'est pour ça que je dis que je ne vois pas très bien comment les profs peuvent préparer un cours, si bien que je suppose qu'ils feront le même tous les ans, ou qu'ils n'en feront même plus. mais peut-être que je me trompe, peut-être qu'ils continuent à en faire tant mieux. Mais enfin, la tendance me semble être la disparition de la recherche à l'université, la montée des disciplines non créatrices dans l'université, qui ne sont pas des disciplines de recherche. C'est tout ça qu'on appelle l'adaptation de l'université au marché du travail. Et ce n'est pas le rôle de l'université de s'adapter au marché du travail, c'est le rôle des écoles. Deuxième clé à... C'est quand on... Rack...

Transcription automatique, relue en partie.