L’Abécédaire de Gilles Deleuzeavec Claire Parnet · 1988–1989

U comme Un

Lettre U de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, entretien avec Claire Parnet réalisé par Pierre-André Boutang (1988–1989). Durée : 5 min. Vidéo sous-titrée en français, anglais et espagnol, avec la transcription complète.

Transcription

Claire ParnetAlors, U, c'est l'un. L'un.

Oui, l'un.

Claire ParnetU-N. Oui. Alors, la philosophie ou la science, ça s'occupe d'universel. Pourtant, toi, tu dis toujours que la philosophie doit rester en contact avec des singularités. Est-ce qu'il y a un paradoxe ?

Il n'y a pas de paradoxe, parce que la philosophie et même la science n'ont strictement rien à voir avec l'universel. C'est des idées toutes faites, c'est des idées d'opinion. L'opinion sur la philosophie, c'est qu'elle s'occupe d'universaux. L'opinion sur la science, c'est qu'elle s'occupe de phénomènes universels qui peuvent toujours se répéter, etc. Mais même si tu prends une formule comme « tous les corps tombent », ce qui est important, ce n'est pas que tous les corps tombent. Ce qui est important, c'est la chute et les singularités de la chute. Que les singularités scientifiques, par exemple des singularités mathématiques dans les fonctions, des singularités physiques ou des singularités chimiques, points de congélation, etc., soient reproductibles. Bon, d'accord, et puis après, c'est des phénomènes secondaires, c'est des processus d'universalisation. Mais ce dont s'occupe la science, ce ne sont pas des universaux, ce sont des singularités. Point de congélation, quand est-ce qu'un corps change d'état, passe de l'état liquide à l'état solide, etc., etc. La philosophie ne s'occupe pas de l'un, de l'être, Tout ça, c'est des bêtises. Elles s'occupent de singularité aussi. Elles s'occupent... Il faudrait presque dire... En fait, on se trouve toujours dans des multiplicités. Des multiplicités, c'est des ensembles de singularité. La formule de la multiplicité ou d'un ensemble de singularité, c'est n-1. C'est-à-dire le 1, c'est toujours ce qu'il faut soustraire. Alors, la philosophie, moi, je crois que... erreurs à ne pas faire. La philosophie ne s'occupe pas d'universaux. Il y a trois sortes d'universaux. Tu en pourrais faire à l'avant, oui, trois sortes d'universaux, si tu veux. Il y a des universaux de contemplation, les idées, avec un grand I. Il y a des universaux de réflexion. Il y a des universaux de communication. C'est le dernier refuge de la philosophie des universaux. Habermas il aime ça les universaux de communication. Ça implique, on définit la philosophie ou bien comme contemplation, ou bien comme réflexion, ou bien comme communication. Dans les trois cas c'est comique, c'est franchement bouffon quoi. Le philosophe qui contemple, d'accord, bon, ça fait rire tout le monde. Le philosophe qui réfléchit, là ça fait pas rire, mais c'est encore plus bête parce que, personne n'a besoin d'un philosophe pour réfléchir. Quand même les mathématiciens, ils n'ont pas besoin d'un philosophe pour réfléchir sur les mathématiques. Un artiste, il n'a pas besoin d'aller chercher un philosophe pour réfléchir sur la peinture ou sur la musique. Boulez, il n'a pas besoin d'aller voir un philosophe pour réfléchir sur la musique. Dire que la philosophie c'est une réflexion sûre, c'est mépriser tout. et la philosophie est ce sur quoi il est censé réfléchir, qu'il n'y a pas besoin de philosophie pour réfléchir. Quant à la communication, je n'en parle pas, ça c'est... L'idée que la philosophie, ce soit l'instauration d'un consensus dans la communication, à partir d'universaux de la communication, ça c'est l'idée la plus joyeuse qu'on ait jamais entendue depuis, puisque la philosophie n'a strictement rien à voir avec la communication. Qu'est-ce qu'elle peut avoir à voir ? La communication, elle suffit très bien elle-même, et du consensus d'opinion, c'est l'art des interrogations. La philosophie n'a rien à voir. La philosophie, encore une fois, on le dit depuis le début, ça consiste à créer des concepts, ce n'est pas communiquer. L'art n'est pas communicatif, l'art n'est pas réflexif. L'art n'est pas ni la science, ni la philosophie. Il n'est ni contemplatif, ni réflexif, ni communicatif. Il est créatif, c'est tout. Donc la formule c'est N-1, supprimer l'unité, c'est toujours. supprimer l'universal.

Claire ParnetDonc, exit les universaux, ça n'a rien à voir avec la philosophie.

Ah oui, non, ça n'a rien à voir.

Transcription automatique, relue en partie.