Transcription
Claire ParnetAlors, L, c'est Littérature. Elle ?
Nous passons à L.
Claire ParnetDéjà ?
Oui.
Claire ParnetAlors, la littérature hante tes livres de philosophie et ta vie. Tu lis et tu relis beaucoup de livres. Et de la littérature, ce qu'on appelle la grande littérature. Tu as toujours traité les grands écrivains comme des penseurs. Entre le Kant et le Nietzsche, tu écris Proust et les signes, qui est un livre célèbre, et que tu augmenteras par la suite. Lewis Carroll, Zola, dans « Logique du sens », Mazoc, Kafka, la littérature anglaise américaine. Et on a même parfois l'impression que c'est à travers la littérature, plus qu'à travers l'histoire de la philosophie, que tu inaugures une nouvelle pensée. Alors je voudrais savoir d'abord si tu as toujours beaucoup lu.
Ah oui, oui, oui, oui. Oui. À un moment, je lisais beaucoup plus de philosophie, puisque ça faisait partie de mon métier, de mon apprentissage. Alors, je n'avais plus beaucoup de temps pour lire les romans, mais des grands romans, j'en ai lu toute ma vie, oui. De plus en plus, d'ailleurs. Alors, est-ce que ça me sert pour la philosophie ? Sûrement, ça me sert. Par exemple, ce que je dois à Fitzgerald, qui n'est pourtant pas un romancier très philosophe. Ce que je dois à Fitzgerald est immense. Ce que je dois à Faulkner est très grand aussi. Et j'oublie, là, j'ai pas bien... Mais ça s'explique tout seul, justement, en fonction de ce qu'on a dit, parce qu'on a beaucoup avancé, comme ça ne t'a pas échappé. C'est l'histoire de le concept n'existe jamais seul. Le concept, en même temps qu'il poursuit sa tâche, il fait voir des choses, c'est-à-dire il est en branchement sur des percepts. Et voilà, tout d'un coup, ces percepts, on les trouve dans un roman. Il y a des communications perpétuelles du concept au percept. Alors, plus il y a des problèmes de style qui sont les mêmes en philosophie et en littérature. Les grands personnages à la littérature, alors posons une question très simple, les grands personnages à la littérature, ben c'est des grands penseurs. Je sors de relire beaucoup de Melville, ça va de soi que le capitaine Acabe est un grand penseur, ça va de soi que Bartholomew est un penseur. Un penseur d'une autre manière, c'est pas le même genre de penseur. Mais c'est un penseur. En tout cas, il nous font penser. Si bien qu'une oeuvre littéraire trace autant de concepts empoitillés que de percepts, oui, ça, complètement. Simplement, c'est pas la tâche du littérateur, parce qu'il peut pas tout faire à la fois. Il est pris dans ce problème des percepts, des faire voir, faire percevoir, et créer des personnages. Créer des personnages, je ne me rends pas compte de ce que c'est, créer un personnage. C'est une chose effarante. Et le philosophe, il crée des concepts, mais il se trouve que ça communique beaucoup. Parce que le concept, par certains aspects, est un personnage. Et le personnage a la dimension d'un concept. Ce qu'il y a de commun, pour moi, c'est que les deux activités, la grande littérature et la grande philosophie, témoignent pour la vie. C'est ce que j'appelais la puissance tout à l'heure. Ils témoignent pour la vie. C'est même pour ça qu'ils n'ont pas beaucoup de santé, que les grands auteurs n'ont pas de bonne santé. Sauf que parfois, il y a des cas, Victor Hugo, c'est tellement... Il ne faut pas dire qu'ils n'ont pas beaucoup de santé, qui ont une très grande santé, mais pourquoi y a-t-il des littérateurs qui n'ont pas une grande santé du type... Et c'est les mêmes, peut-être, par qui passe, mais un flot de vie. C'est justement pour ça. D'une certaine manière, que ce soit la petite santé de Spinoza ou la petite santé de Lawrence, qu'est-ce que c'est qu'il est... C'est presque un peu ce que je disais sur la plainte. ils ont vu quelque chose de trop grand pour eux. Ils ont vu, c'est des voyants, ils ont vu quelque chose de trop grand pour eux, ils ne sont pas capables de tirer le coup, ça les brise. Chekhov se reste calme. Pourquoi Chekhov est brisé à ce point-là? Ah oui, il a vu quelque chose. Les philosophes et les littérateurs sont dans le même point. Il y a des choses qu'on arrive à voir et dont à la lettre, d'une certaine manière, on ne revient pas. Qu'est-ce que c'est ces choses ? Ça varie beaucoup pour les auteurs. Mais généralement, c'est précisément des percepts à la limite du soutenable, ou des concepts à la limite du pensable. C'est ça qui fait... Alors, entre un concept, entre la création d'un grand personnage et la création d'un concept, moi, je vois tellement le lien que c'est un peu une même entreprise.
Claire ParnetEt toi, justement, tu te considères comme un écrivain en philosophie ? Comment on dit un écrivain littérairement ? Je ne sais pas ça.
Je ne sais pas si je me considère comme un écrivain en philosophie. grand écrivain.
Claire ParnetIl n'y a aucune nostalgie d'œuvre romanesque quand on est un grand philosophe ? Enfin, je parle pour toi, évidemment.
Non, parce que ça ne se pose pas. C'est comme si tu disais à un peintre, pourquoi vous ne faites pas de la musique ? Il y a des cas où on peut très bien concevoir un philosophe qui fait d'autre part des romans. Pourquoi pas ? Sartre l'a tenté. Ça n'a pas été... Je ne crois pas que Sartre était un romancier, mais il l'a tenté. Est-ce qu'il y a eu des cas de grands philosophes faisant un roman important, à ma connaissance, non, je ne vois pas tellement. Mais en revanche, je vois des philosophes qui ont créé des personnages. C'est arrivé que des philosophes créent des personnages. Platon a créé des personnages, éminemment. Nietzsche a créé des personnages, notamment Zarathoustra. Là, il y a ces croisements dont on parle tout le temps, et la création de Zarathoustra m'apparaît, poétiquement et littérairement, une réussite immense, tout comme les personnages de Platon. C'est des points où on ne sait plus très bien ce qui est concept et ce qui est personnage. Ça, c'est peut-être les plus beaux moments.
Claire ParnetEt ton amour pour les auteurs secondaires comme Villiers de Lilladin ou Rétif de la Bretonne, t'as toujours cultivé cette affection ?
Il était extrêmement bizarre d'entendre dire que Villiers de Lilladin est un auteur secondaire. Mais la question... Alors si on prend cette question-là, Je vais dire, c'est une chose honteuse, tout à fait honteuse. C'est que, quand j'étais tout jeune, j'avais une attitude, j'aimais bien l'idée de lire un auteur complètement, dans son oeuvre complète. Ce qui faisait que j'avais l'affection pour, non pas des auteurs secondaires, mais ça coïncide souvent, des auteurs qui avaient très peu écrit. Et là aussi, c'était parce que c'était trop grand pour moi, Victor Hugo, J'étais prêt à dire que Victor Hugo, c'était pas bien. Mais qu'en revanche, Paul-Louis Courrier, je le connaissais presque par cœur à l'époque, je le connaissais à fond, à fond, parce que c'était vraiment pas gros ce qu'il avait écrit. Alors j'avais ce goût pour les auteurs dits secondaires, Villiers de Lilladin n'étant pas un auteur secondaire, mais... C'est un immense auteur, mais secondaire à son époque par rapport à...
Claire ParnetJoubert, Joubert.
Je connaissais Joubert à fond, enfin tout ça. D'une part parce que ça me donnait, alors là, c'était vraiment la honte, ça me donnait un certain prestige, je connaissais des auteurs inconnus, enfin peu connus, enfin tout ça c'était des manies de... J'ai mis longtemps à apprendre que quand même Victor Hugo c'était grandiose et que l'immensité d'une oeuvre n'était pas une... Mon amour pour les auteurs secondaires, c'est plutôt... Non, c'est vrai que dans les auteurs dits secondaires, c'est vrai que la littérature russe tient pas à Dostoyevsky et Tolstoy, et que si on ose appeler secondaire quelqu'un comme Leskov, il y a des choses tellement étonnantes chez Leskov. Bon, ça... Donc, en fait, c'est quand même des grands génies, ces vivants. Bien, mais je sens que là, j'ai pas grand-chose à dire sur ces points. En tout cas, ça m'est passé, ça. Ça m'est passé, la recherche de l'auteur secondaire. Non, ce dont je suis heureux, c'est lorsqu'il m'arrive de trouver chez un auteur pas connu quelque chose qui me paraît un concept ou un personnage extraordinaire, ça, oui. Ça, oui, oui. Oui, oui. Oui, j'ai pas de recherche systématique.
Claire ParnetMais à part le Proust, qui est un gros livre sur un auteur, la littérature, elle est tellement présente dans ta philosophie, on peut dire en même temps qu'elle est une référence, des exemples. Mais t'as jamais consacré véritablement un gros livre à la littérature, un livre de pensée à la littérature. Non, j'ai pas eu le temps, mais je vais le faire.
Tu pensais que ça te hantait et que tu n'étais pas...
Claire ParnetNon, je vais le faire, ça.
Je vais le faire parce que j'ai envie. De critique ?
Claire ParnetDe critique, enfin, de...
oui, de... sur... et sur le problème de... oui, comment... Qu'est-ce que ça signifie, écrire, oui, en littérature, oui. Pour moi, oui. Oui, c'est donc, tu vois, j'ai dit tout mon programme. On verra si j'ai le temps. Oui. Je voulais poser une dernière question.
Claire ParnetTu lis et tu relis les classiques, mais on n'a pas l'impression que tu dis beaucoup d'auteurs contemporains ou que tu n'aimes pas tellement découvrir de littérature contemporaine. C'est-à-dire que tu préfèreras toujours prendre un grand auteur ou relire un auteur que de voir ce qui sort ou ce qui nous est directement... C'est pas que j'aime pas... Contemporain.
Là, je comprends bien ce que tu veux dire, mais je réponds très vite, c'est pas du tout que j'aime pas. C'est que c'est une véritable activité spéciale, et très difficile, et là aussi où il faut être formé. Très difficile dans une production contemporaine d'avoir le goût. C'est exactement comme les gens qui trouvent de nouveaux peintres. Là aussi, c'est pas par... Ça, ça prend, ça. Ça, ça prend. Moi, j'admire énormément les gens qui... qui vont dans les galeries et qui disent... et qui ont le sentiment que là, y a vraiment un peintre. Et moi, j'en suis pas... j'en suis pas capable. J'ai toujours donc eu besoin. Pour te donner raison, il m'a fallu, moi, 5 ans pour comprendre J'ai eu une baquette, ça, tout de suite. Mais la nouveauté de Robbe-Grillet... J'étais aussi bête que les plus bêtes parlant de Robbe-Grillet à ses débuts. Je ne comprenais rien. Il m'a fallu le temps, il m'a fallu cinq ans. Moi, je ne suis pas un découvreur. Alors, en philosophie, je crois, là, je suis plus sûr que de moi, parce que je suis tout de suite sensible aux tons nouveaux et à ce qui est, au contraire, nul, de la répétition des choses mille fois dites. Mais dans le roman, je suis très sensible, là je suis juste assez sûr de moi pour ce qui a été déjà mille fois dit, ce qui ne présente aucun intérêt. Mais savoir si... Ça m'est arrivé une fois pour Faraci. Il faut être juste, j'ai quand même trouvé, à ma manière, j'ai trouvé quelqu'un qui me semblait un très très bon romancier jeune, qui était et qui est Armand Faraci. Bon, mais je veux dire, là, la question que tu me poses est pleinement justifiée, mais j'y réponds en disant, il ne faut pas croire que ce soit qu'on puisse, sans expérience, juger de ce qui se fait. Alors je me dis presque que moi, ce que je préfère, c'est, ce qui arrive, et encore une fois, ce qui fait ma joie, c'est lorsque ce que je fais, moi, de mon côté, a de l'écho chez, ou bien un jeune écrivain ou bien un jeune peintre. Je ne me dis pas pour ça, il est bon et moi aussi je suis bon. Je ne me dis pas ça. Mais là, j'ai un type de rencontre avec ce qui se passe actuellement qui est d'un autre mode. Je veux dire, mon insuffisance radicale quant au jugement est compensée par ces rencontres avec des gens qui font des choses ayant écho avec ce que je fais, et inversement. Les rencontres avec les peintures et le cinéma sont favorisées.
Claire ParnetPour les librairies, on t'imagine mal entrant dans une librairie et regardant les livres qui sont sortis dans les deux mois qui viennent de s'écouler. Oui, en effet.
Mais c'est peut-être lié aussi à l'idée que ça ne va pas fort en ce moment. L'idée qui n'est pas dans ma tête et qui n'est pas préconçue, qui est évidente que la littérature ne va pas très fort en ce moment, et puis qu'elle est tellement corrompue, On parle même pas de tout ça, qu'elle est tellement corrompue par le système. Distribution, prix, etc. Que c'est même plus la peine. Bon, on va passer à M.
Claire ParnetJe vais pas en dire plus. 12 A. Ah ! C'est quand même... On peut j'en... On peut !
Transcription automatique, relue en partie.