Transcription
Claire ParnetAlors, E, c'est enfance. Tu dis toujours que tu as commencé ta vie avenue de Wagram. Tu es née dans le 17e arrondissement. Ensuite, tu as habité avec ta mère rue d'Aubigny, dans le 17e arrondissement. Et maintenant, tu habites près de la place Clichy, c'est-à-dire un quartier plus pauvre, dans le 17e arrondissement, rue de Bizerte. On peut le dire, puisque tu seras mort au moment de ces propos. Donc, on peut donner ton adresse. Alors je voudrais savoir d'abord, est-ce que ta famille était ce qu'on appelle une famille bourgeoise, une famille bourgeoise de droite je crois ?
Je le dis toujours, je le dis toujours, j'ai habité quand on me le demande, parce que c'est vrai que c'est une chute. J'ai commencé par le haut du 17ème, très beau 17ème, et puis ensuite dans mon enfance j'ai vécu la crise avant la guerre, ça j'ai des souvenirs d'enfant de la crise. pas grand, mais un des souvenirs c'était le nombre d'appartements vides. Les gens avaient vraiment plus d'argent et il y avait des appartements à louer partout, partout. Donc mes parents ont dû abandonner l'appartement beau du haut du 17ème près de l'Arc de Triomphe et puis ils sont venus, c'était encore pas mal, c'était pas loin du boulevard Balzerbe, une petite rue, la rue d'Aubigny. Et puis ensuite, quand je suis revenu à Paris, étant grand, c'est l'extrême frontière du 17e, et c'est un 17e artisanal, un peu prolo, la rue Nollet, la rue tout ça, et pas loin, la maison où était Verlaine, qui était pas riche. Donc c'est une chute. Dans quelques années, je sais pas où je serai, mais ça va pas s'arranger, tout ça.
Claire Parnetà Saint-Ouen,
oui. Ma famille, c'était une famille bourgeoise. De droite, non, parce que là où vous... Oui, certainement pas de gauche. Il faut se remettre à la situation. Mes souvenirs d'enfants, j'en ai pas beaucoup. J'en ai pas beaucoup parce que la mémoire, il me semble, c'est plutôt une faculté qui doit repousser le passé, La mémoire, il faut beaucoup de mémoire pour repousser le passé, justement, parce que c'est pas de l'archive. Alors, j'ai ce souvenir, il y avait même des ferrures où il y avait des, tu vois, ferrures avec appartements à louer, tout ça. La crise, j'ai vécu beaucoup.
Claire ParnetC'était quelles années, ça?
Ah, ça, je n'ai aucun souvenir des années. C'était, je ne sais pas, entre 30 et 35, je ne sais plus, moi.
Claire ParnetTu avais 10 ans.
Les gens n'avaient plus d'argent, je suis né en 25, oui, alors. Mais je me souviens, les soucis d'argent, c'est ça qui m'a évité d'aller chez les jésuites. Redépostes ? Mes parents n'avaient pas plus d'argent. J'étais destiné aux jésuites et puis j'ai été au lycée parce qu'il y avait la crise. Mais l'autre aspect, je ne sais plus, il y avait un autre aspect de la crise que je me rappelle. Je ne sais plus, un autre aspect, mais peu importe. Et puis il y a eu la guerre. Alors mon père, oui, c'était une famille, en effet. Quand je dis que c'était une famille de droite, oui, parce que ça, je me souviens très vivement, ils n'en sont pas revenus, c'est pour ça que je comprends mieux les patrons, certains patrons actuellement. La terreur qu'ils ont gardée du Front Populaire, qui est quelque chose d'incroyable. Front Populaire, c'est même sans doute peut-être des patrons qui n'ont pas vécu, mais alors ils doivent rester encore, pour eux, c'est l'estimé l'image du chaos pire que 68, le Front Populaire. Et je me souviens que quand même, toute cette bourgeoisie de droite voyait le symptôme, ils étaient antisémites tous, et Blum, c'est quelque chose d'effarant. La haine, si tu veux, la haine que Mendès-France a eue sur le dos, mais n'est rien, rien, rien, que Blum a ramassé, parce que Blum, c'était vraiment le premier. Les congés payés, c'était phare, la réaction aux congés payés.
Claire ParnetLes premiers juifs de gauche ?
Oh, Blum, ça a été, oui, c'était, je ne sais pas, pire que le diable. On ne comprend pas comment Pétain a pu prendre le pouvoir qu'il a fait si on ne voit pas le niveau de l'antisémitisme de la France à ce moment-là, La bourgeoisie française, à ce moment-là, la haine des mesures sociales du gouvernement Blum, c'était effarant. Mon père était un peu croix de feu. C'était très courant à cette époque. C'était une famille de droite, inculte. Il y a une bourgeoisie cultivée. C'était une bourgeoisie tout à fait inculte, complètement inculte. Mais mon père était, je crois, c'était un homme exquis, un homme très bienveillant, très bon, très charmant. Et moi, ça me paraissait assez étonnant, cette violence contre... Il venait de la guerre de 1914. C'est un monde que l'on comprend très bien en gros, mais dont on n'imagine pas le détail. Ces anciens de la guerre de 1914, à la fois l'antisémitisme, le régime de la crise, qu'est-ce que c'était que cette crise ? Personne ne comprenait rien. Enfin voilà.
Claire ParnetQuel était son métier ?
Il était ingénieur, très spécial. J'ai souvenir de deux activités de lui. Il était... Est-ce qu'il l'avait inventé ou pas ? Ou est-ce qu'il l'exploitait ? Un produit destiné à rendre les toits étanches. L'étanchéité des toits. Mais avec la crise, il n'avait plus qu'un seul ouvrier, un Italien. Alors, en plus, un étranger, ça marchait très mal, tout ça. Et puis l'affaire s'est écroulée. et il s'est recasé dans une industrie plus sérieuse qui fabriquait des ballons, des trucs, des aéronefs. Mais à un moment, ça ne servait absolument plus à rien. Au point qu'en 1939, il y en avait en Haute-Paris pour arrêter les avions allemands. Je ne sais pas pourquoi, mais c'était vraiment comme les pigeons voyageurs. Alors quand les Allemands se sont emparés de l'usine où travaillait mon père, ils ont été plus raisonnables, ils ont tout converti en fabrication de canots pneumatiques. Canots pneumatiques, c'était plus efficace, mais ils n'ont pas fait des ballons et des éplins, non. Et moi, j'ai vu cette descente de la guerre, j'ai vu, ça j'ai grand souvenir, j'étais pas grand, quand même j'avais 14 ans la manière dont les gens savaient très bien qu'ils avaient gagné un an avec munich qui savait gagner un an quelques mois contre la guerre était bon ça s'est enchaîné la crise la guerre tout ça c'était pas tellement c'était l'atmosphère quand même très tendu je Je sais pas où les gens plus grands que moi ont dû vivre des moments affreux. Peubin 11. Une seconde. Oui, quand vous voulez. Alors, quand les Allemands sont vraiment arrivés, ils ont dépassé la Belgique, descendu sur la France, tout ça. Moi, j'étais à Deauville, parce que c'était l'endroit où mes parents passaient les vacances, toujours les vacances d'été. Et on était... Eux, ils étaient déjà rentrés dedans, Ils nous ont laissés ce qui était inimaginable. On avait une mère qui nous avait jamais laissés. Mais là qu'on s'est retrouvés dans une pension, elle nous a confié à une vieille dame qui était dans une pension. Et j'ai fait un an de scolarité à Deauville, dans un hôtel devenu, transformé en lycée. Et les Allemands étaient pas loin. Ah ben non, je comprends tout, c'était pendant un drôle de guerre ça, oui, que j'étais dans ce lycée. Quand je parlais tout à l'heure des congés payés, je me rappelle d'autant plus que l'arrivée des premiers congés payés sur la plage de Deauville a été quelque chose, pour un homme de cinéma, ça devrait être un chef-d'œuvre. Parce que quand on voyait ces gens qui voyaient pour la première fois la mer, c'est prodigieux. Moi j'ai vu quelqu'un qui voyait pour la première fois de sa vie la mer bien après. C'est splendide. C'était une petite jeune fille du Limousin qui était avec nous et qui a vu la mer pour la première fois. Or c'est vrai qu'il y a quelque chose d'inimaginable quand on ne l'a pas vue, c'est la mer. On peut se dire avant la mer, c'est quelque chose de grandiose, d'infini, mais on ne met rien là-dessous. Mais quand on voit la mère, et cette jeune fille est restée, je sais pas, 4-5 heures devant la mère, complètement abrutie comme si c'était une idiote de naissance, et elle ne se lassait pas de voir un spectacle aussi sublime, aussi grandiose. Bon, et alors sur la plage de Dauville, qui était une plage réservée de longtemps aux gens, aux bourgeois, c'était leur propriété, Black des barques, les congés payés, et des gens qui sans doute n'avaient jamais vu la mer. Et c'était grandiose là. Si la haine de classe veut dire quelque chose, c'est des mots comme hélas ma mère qui était pourtant la meilleure des femmes disait sur l'impossibilité de fréquenter une plage où il y avait des gens comme ça. C'était donc très dur et ils ont jamais, Moi, je crois que les bourgeois, ils ont jamais oublié. Mai 68, rien n'était à côté.
Claire ParnetMais reparle un peu de la peur qu'ils avaient, que tu as évoquée tout à l'heure.
La peur ? Ben, il pouvait pas y avoir d'arrêt à ça. Si on donnait des vacances aux ouvriers, mais c'était tous les privilèges bourgeois qui disparaissaient. C'était... Et les lieux, là aussi, c'est des questions de territoire. Si les bonnes à tout faire venaient sur la plage de Deauville, c'était comme si tout d'un coup, c'était le retour aux dinosaures. C'était une agression. C'était pire que les Allemands. C'était pire que les tanks allemands arrivant sur la plage. C'était indescriptible.
Claire ParnetC'était des gens d'un autre monde.
Surtout que là, c'est un détail, mais ce qui se passait dans les usines, les patrons... Ils n'ont jamais oublié ça. Je crois même qu'ils en ont une peur héréditaire. Je ne veux pas dire que 68 n'a rien été. 68, ça a été autre chose. Mais ils n'ont pas perdu non plus le souvenir de 68. Mais enfin, j'étais à Deauville, sans parents, avec mon frère, tout ça. quand les allemands ont vraiment fait la percée alors oui c'est là que j'ai cessé d'être idiot parce que je veux dire j'étais un jeune garçon extrêmement médiocre scolairement d'intérêt aucun intérêt pour quoi que ce soit je faisais je crois une collection de timbres c'était ma plus haute activité et puis j'étais nul en classe et j'ai eu ce qui est arrivé à beaucoup de gens je crois on On est toujours... Je sais pas, les gens qui sont réveillés à un moment, ils sont toujours réveillés par quelqu'un. Et moi, il y avait, dans cet hôtel devenu lycée, il y avait un type, jeune, qui m'a paru assez extraordinaire, parce qu'il parlait très bien, et ça a été l'éveil absolu pour moi. J'ai eu la chance de tomber sur un type. Ce type, il a été ensuite relativement connu, Il avait un père un peu célèbre. Et ensuite, il a fait beaucoup d'activités dans le gauchisme, mais bien plus tard, il s'appelait Halvax. C'était Pierre Halvax, le fils du sociologue. Il était à ce moment-là très jeune, et il avait une drôle de tête. Il était très maigre, très grand, un peu grand, je crois, dans mon souvenir. Il n'avait qu'un oeil. C'est-à-dire, il avait un oeil ouvert et l'autre fermé. Pas par nature, mais il se tenait comme ça. Il faisait un peu cyclope. Il avait des petits cheveux très bouclés, comme une chèvre, non, oui, plus que comme un mouton. Et il devenait, au froid, il devenait vert ou violet. Il avait une santé extrêmement fragile, si bien qu'il était réformé. Et il était licencié, quoi. On l'avait mis prof pendant la guerre pour combler les... Et ça a été pour moi une révélation. Alors il était plein d'enthousiasme. Je ne sais même plus dans quel classement j'étais. Je suis présent en quatrième ou en troisième. Et il nous communiquait, enfin il me communiquait à moi quelque chose. Ça a été ma... C'était bouleversant pour moi. Je le découvrais, je découvrais quelque chose. Il nous parlait de Baudelaire, il nous lisait, il disait très bien. Et on s'est liés, forcément, parce qu'il a bien vu qu'il m'impressionnait énormément. Et je me souviens qu'en hiver, sur la plage de Deauville, il m'emmenait, je le suivais, je le connais à la lettre, j'étais son disciple, j'avais trouvé un maître. Et on s'asseyait sur les dunes, et là, dans le vent, la mer, tout ça, c'était épatant, Il me lisait les nourritures terrestres. Il hurlait, il n'y avait personne sur la plage en hiver, il hurlait les nourritures terrestres. Moi j'étais assis à côté de lui. J'étais un peu gêné si quelqu'un arrivait, évidemment, je me disais, c'est bizarre tout ça. Il me lisait, mais c'était très varié. Il me faisait découvrir Anatole France, Baudelaire, Gide. Je crois que c'était les principaux, c'était ses grands amours, ses grands amours. Et moi j'étais transformé, absolument transformé. Si bien que ça a fait jaser assez vite ce type avec l'allure qu'il avait, ce grand oeil, tout ça. Ce gamin qu'il suivait partout, ils allaient sur la plage ensemble, tout ça. et ma logeuse s'est très vite inquiétée, m'a fait venir, m'a dit qu'elle était responsable de moi en l'absence de mes parents, qu'elle m'a metté en garde contre certaines relations, j'ai rien compris, j'ai rien compris, parce que s'il y eut des relations pures, incontestables et avouables, ça aurait bien été celle-là. Et je n'ai compris qu'après qu'on supposait que Pierre Halvax était un dangereux pédéraste. Alors moi je lui ai dit, je suis embêté, ma logeuse elle me dit que, je le vous voyais évidemment, il me tutoyait, Je lui dis, Valogès, elle me dit qu'il ne faut pas vous voir, que tout ça, ce n'est pas normal, ce n'est pas convenable. Et il me dit, écoute, ne t'en fais pas, aucune dame, aucune vieille dame ne me résiste, qu'il me dit, je vais lui expliquer, je vais aller la voir, elle sera très rassurée. Et moi, quand même, j'étais juste assez malin, il m'avait rendu assez malin pour que j'aie des doutes. J'ai pas du tout été calmé par ça parce que j'avais un pressentiment que c'était pas du tout sûr que la vieille logeuse soit... En effet, ça a été la catastrophe. Il a été voir la vieille logeuse, qui a immédiatement écrit à mes parents que c'était urgent de me faire revenir, que c'était un individu extrêmement louche, donc il avait raté complètement son coup. Mais voilà que les Allemands, alors, arrivent. Oui, tout ça, c'était la Vosges de guerre. Les Allemands arrivent, plus question de leur bien, et mon frère et moi, on fit la vélo pour retrouver mes parents qui étaient emmenés à Rochefort. L'usine se déplaçait à Rochefort, c'est-à-dire pour échapper aux Allemands. Alors on a fait ça en vélo, je me souviens d'avoir encore entendu le discours de Pétain, le fameux discours infâme, dans une auberge de village, tout ça, puis on mettait un vélo et un carrefour sur qui on tombe une voiture alors digne de des dessins animés où il y avait le vieil albax le fils albax un esthéticien qui s'appelait bayer à l'époque et il allait pas loin de la rochelle c'était un destin bon tout ça mais alors je raconte uniquement ça pour dire que alors après j'ai retrouvé halva que ça je les connais je les ai bien connus j'avais plus d'admiration pour lui c'est vrai que bon mais ça m'a appris au moins quelque chose c'est que c'est moi quand j'avais 14 ans 13 ans 14 ans et c'est au moment où je l'admirais que j'avais Jules Deleuze, Bobine 12. Donc tu rentres à Paris...
Claire ParnetEnsuite tu rentres à Paris avec une certaine peine au lycée Carnot, puisque les vacances sont finies, la drôle de guerre. Et là au lycée Carnot, tu fais tes classes de philosophie. Je crois qu'au lycée à cette époque-là, il y avait Merleau-Ponty qui était professeur. mais toi bizarrement tu es dans la classe d'un professeur qui n'est pas Merleau-Ponty tu es chez l'autre professeur qui s'appelle monsieur Vial
il me semble que tu m'as dit ce nom là oui monsieur Vial, oui oui j'ai gardé un souvenir très très ému mais là c'était le hasard, j'étais distribué alors j'aurais pu essayer de passer chez Merleau-Ponty je ne l'ai pas fait, je ne sais pas pourquoi Vial a été curieux parce qu'en effet, Halvax m'avait fait sentir quelque chose de ce qu'était la littérature. Mais dès les premiers cours de philosophie, j'ai su que c'est ça que je ferais. Je me souviens de choses éparses, comme ça. Par exemple, je me souviens très bien, j'étais en philosophie, quand on a appris, mais comme une traînée de poudre, en radours. Oradours était passé. Il faut dire que j'étais dans la classe, ça devait être une classe un peu politisée, un peu sensible aux questions nazies, etc. J'étais dans la classe de Guy Manquet, je me souviens. Et il y avait une drôle d'atmosphère dans cette classe. En tout cas, cette annonce d'Oradours Et ça a été quelque chose de frappant chez les garçons de 17, je ne sais pas à quel âge on fait le samba show, je ne sais plus, 17, 18 ans, non, 17 ans.
Claire Parnet18 ans, l'âge normal.
Oui, ça je me souviens très bien. Alors Vial, c'était un professeur, il parlait très bas, il était vieux, et je l'aimais énormément, immensément. Dans De Berloponti, j'ai eu le souvenir de la mélancolie. Arnaud, c'est un grand lycée où il y a une balustrade qui parcourt tout au premier étage. Et il y avait le regard très mélancolique de Berloponti qui regardait tous les gamins en bas, qui jouaient, qui hurlaient. Une grande mélancolie, il me semble. Il se disait « qu'est-ce que je fais là, mon Dieu ? » Tandis que Vial, que j'aimais tant, il a achevé sa carrière. beaucoup liés avec lui, très très liés. Comme on n'habitait pas loin l'un de l'autre, on se raccompagnait mutuellement, on n'en finissait pas de parler. Et là je savais que ou bien je ferais de la philosophie ou bien rien.
Claire ParnetEt dès les premiers cours ?
Ah oui, oui, oui. Oui, c'est comme si, si tu veux, quand j'ai appris l'existence, il y avait des choses aussi étranges que ce qu'on appelait des concepts, ça m'a fait le même effet que pour d'autres la rencontre d'un personnage de roman fantastique. Dieu que j'ai été ému en les en découvrant.
Claire ParnetLe conte de Monte Cristo.
Monsieur de Charlus ou un grand personnage de roman ou Vautrin ou n'importe quoi ou Eugénie Grandet. Quand j'ai appris, je sais pas moi, même des choses comme comme ce que Platon appelait une idée, ça m'a paru aussi vivant, aussi animé, aussi... Je savais que c'était ça, que c'était ça pour moi, que ce serait ça pour moi.
Claire ParnetEt tu as tout de suite été très bon, le meilleur.
Ah oui, oui. Là, j'avais pris le problème scolaire. Depuis Halbach, j'étais bon. J'étais bon en anglais, j'étais bon même en latin, même en... Oui, j'étais bon. J'étais un bon élève et en philosophie, je suis devenu un très bon élève.
Claire ParnetJe voudrais qu'on revienne aussi un petit peu. Elles n'étaient pas du tout politisées, les classes, à cette époque ? Tu dis qu'il se passait quelque chose d'un peu particulier dans cette classe, puisqu'il y avait guimauquais, des choses...
Politiser, ça ne pouvait pas pendant la guerre. On n'était pas politisés. Il y avait sûrement des garçons qui, dès 17-18 ans, faisaient de la résistance, mais ce n'était pas des conditions. Tu comprends ? Les gens qui faisaient de la résistance, ils se taisaient, à moins d'être des crétins. On ne peut pas parler de politisation ou pas. Il y avait des indifférents, des partisans de Vichy, et il y avait des...
Claire ParnetIl y avait l'action française.
Ah non, pas l'action française. C'était bien pire, c'était les Vichyssois. Alors on peut dire... Non, ça n'a pas de comparaison avec la politisation en temps de paix. Puisque les éléments actifs, vraiment, c'était des résistants, c'était des jeunes résistants. ou des jeunes gens en rapport avec des résistants. Donc ça n'avait rien à voir avec une politisation, c'était beaucoup plus secret.
Claire ParnetMais par exemple, dans ta classe, il y avait des gens qui étaient sympathisants, des jeunes gens qui étaient sympathisants à la résistance déjà, et qui en parlaient.
Oui, je te cite Guy Moquet, qui devait mourir, je crois, qui a été assassiné par les nazis un an après, je crois.
Claire ParnetMais vous en parliez ?
Ah bah évidemment, oui. Tout comme je te dis, le bruit immédiat, la communication immédiate de Horadour, c'était du thème communication secrète, c'était du thème TSF, c'était du thème... Ça s'est su, je crois, dans la journée même, quoi. Les lycées parisiens l'ont su. ça c'est pour moi une des choses les plus émouvantes la prend elle après apprendre au radours comme immédiatement
Claire Parnetalors pour en finir avec l'enfance si on n'en finit jamais justement ton enfance a l'air d'avoir peu d'importance pour toi c'est à dire que ni toi parle ni c'est une référence. On n'a pas l'impression d'une grande importance de l'enfance.
Oui, oui, oui. Forcément, parce que c'est presque un peu en fonction de tout ce qu'on vient de dire. Je considère que vraiment l'activité d'écrire n'a rien à voir avec son affaire à soi. Pas du tout qu'on y mette pas toute son âme. l'écriture a fondamentalement à voir avec la vie. Mais la vie, c'est quelque chose de plus que personnel. Tout ce qui apporte dans la littérature quelque chose de la vie de la personne, de la vie personnelle de l'écrivain, est par nature fâcheux, par nature lamentable, puisque ça l'empêche de voir, ça le rabat sur sa petite affaire privée. Ça n'a jamais été ça, moi, à mon enfance. C'est pas qu'elle me fasse horreur. Ce qui m'apporterait à la rigueur, c'est, tout comme on disait, il y a des devenirs animaux que l'homme enveloppe, il y a des devenirs enfants. Écrire, je crois, c'est toujours devenir quelque chose. Mais c'est pour ça qu'on n'écrit pas pour écrire non plus. Je crois qu'on écrit parce que quelque chose de la vie passe en vous. Quoi que ce soit, il y a des choses qui... On écrit pour la vie, c'est ça. Et on devient quelque chose. Écrire, c'est devenir. Mais c'est devenir tout ce qu'on veut, sauf devenir écrivain. Et c'est faire tout ce qu'on veut, sauf de l'archive. Alors, autant je respecte l'archive. Là, c'est bien, parce qu'on fait de l'archive, mais elle n'a d'intérêt que par rapport à autre chose. S'il y a lieu de faire de l'archive, c'est parce qu'il y a autre chose, et que par l'archive on saisira peut-être un petit quelque chose de cette autre chose. Mais l'idée même, par exemple, de parler de mon enfance, D'une part, c'est parce que ça n'a aucun intérêt, mais c'est parce que c'est le contraire de toute littérature. Tu perds mes jeux. Moi, je lisais, j'ai lu ça déjà mille fois, parce que je dis tout, tout le monde l'a dit, tous les écrivains l'ont toujours dit, mais je tombe sur un livre, moi je ne le connaissais pas, chacun à ses trous, un grand poète russe, Mandelstam. justement comme je me disais.
Claire ParnetIl a un très beau prénom, tu pourrais lire le couloir.
Ossip, oui ça, Ossip. Il dit dans cette phrase, j'ai des équivalents, c'est un type de phrase, ça me bouleverse ce type de phrase. Et c'est ça quoi, le rôle d'un prof c'est ça, c'est communiquer un texte, faire aimer un texte à des gamins. C'est ce que Halbach ça fait pour moi. Lui il dit, il y a quelque chose quand même que je ne comprends pas, je ne cite pas exactement, c'est les écrivains, j'ai jamais pu comprendre des gens comme Tolstoy, même Tolstoy, amoureux des archives familiales avec leurs épopées de souvenirs domestiques. Là ça commence à devenir sérieux. Je le répète, ma mémoire est non pas d'amour mais d'hostilité. Et elle travaille non pas à reproduire, mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, comme lui, la mémoire est inutile. Il lui suffit de parler des livres qu'il a lus et sa biographie est faite. Comme moi avec Halvax. Là où chez les générations heureuses, l'épopée parle en examètre et en chronique, Chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle gîte un abîme, un fossé rempli du temps qui bruit. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance, et cependant elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains, de la naissance nous avons appris non pas à parler mais à balbutier et ce décan prêtant l'oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchie par l'écume de sa crête que nous avons acquis une langue je sais pas pour moi ça veut dire oui là ça veut dire vraiment écrire c'est témoigner de la vie c'est témoigner pour la vie c'est témoigner alors pour au sens C'est bégayer dans la langue. Faire de la littérature, faire appel à l'enfance, c'est faire typiquement la littérature, sa petite affaire privée. C'est la dégoûtation, c'est vraiment la littérature de présidique, de bazar. C'est les best-sellers, c'est la vraie merde, ça. Si l'on ne pousse pas le langage jusqu'à ce point où il bégait, parce que ce n'est pas facile, il ne suffit pas de bégayer comme ça, Si on ne va pas jusque-là, alors peut-être que dans la littérature, tout comme à force de pousser le langage jusqu'à une limite, il y a un devenir animal du langage même et de l'écrivain. Il y a aussi un devenir enfant, mais ce n'est pas son enfance. Il devient enfant, oui, mais ce n'est pas son enfance. Ça n'est plus l'enfance de personne, c'est l'enfance du monde, c'est l'enfance d'un monde. Alors ceux qui s'intéressent à leur enfance, qu'ils aillent se faire voir et puis qu'ils continuent, c'est très bien. Ils font la littérature qu'ils méritent. Si quelqu'un ne s'est pas intéressé à son enfance, c'est Proust par exemple, bon, l'État, je l'écrivais, c'est pas fouillé dans les archives familiales, c'est pas s'intéresser à son enfance. Personne ne s'intéresse, personne de digne, de digne de quoi que ce soit, de s'intéresser à son enfance. C'est une autre tâche, devenir enfant par l'écriture, arriver à une enfance du monde, restaurer une enfance du monde. Ça c'est une tâche, ça c'est une tâche de la littérature.
Claire ParnetL'enfant Nietzsche ?
Nietzsche, entre autres, le savait, mais Mandelstam aussi le savait. Tous le savent, tous les écrivains le savent. C'est devenir. Si je n'arrive pas à trouver d'autres formules que celle-là, écrire c'est bien devenir, mais ça n'est devenir ni écrivain, ni son propre mémorialiste. Et ce n'est pas parce que j'ai eu une histoire d'amour que je vais en faire un roman. C'est immonde de penser des choses comme ça. Ce n'est pas seulement médiocre, c'est immonde.
Claire ParnetAlors, il y a une exception à la règle, c'est que Nathalie Sarraute, qui est un immense écrivain, a écrit un livre qui s'appelle Enfance. Elle a une petite faiblesse.
Mais pas du tout, pas du tout. Là, je suis bien de ton avis, Nathalie Sarraute est un immense écrivain. Enfance, ce n'est pas du tout un livre de son enfance. Ce serait typiquement un livre où elle témoigne et où elle réinvente.
Claire ParnetMais je joue l'avocat du diable.
J'ai bien compris que tu jouais l'avocat du diable, mais c'est un rôle très dangereux, tu comprends pas ça. Je suis un valoir. Elle invente une enfance du monde. de son enfance, Nathalie Sarraute, finalement. C'est un certain nombre de formules stéréotypées dont elle va tirer des merveilles. Ça peut être aussi bien ce qu'elle a fait avec... Les derniers mots... Ou les derniers mots de qui déjà ?
Claire ParnetDe Tchékov, Ishtar...
Les derniers mots de Tchékov. Elle va tirer de... Elle va tirer de... Petite fille, elle a entendu quelqu'un dire... Comment vas-tu ? Alors qu'est-ce que c'est que comment vas-tu ? Elle va faire proliférer le langage sur lui-même. Tout ça, tu parles comme elle s'intéresse à son enfance, Nathalie Sarraute.
Claire ParnetMais moi, je veux bien tout ça, mais quand même...
Claude Sarraute s'intéresse peut-être à son enfance, mais pas Nathalie Sarraute. Mais oui, Coco. Mais oui, Coco.
Claire ParnetAllô, Coco, mais moi, je veux bien tout ça, mais en même temps... Alors d'abord, c'est un entraînement dès la première heure qui t'a poussé vers la littérature, c'est-à-dire que tu as refoulé ton enfance, tu l'as repoussée comme un ennemi et comme hostile, et d'autre part l'enfance ça revient bien par bouffée même si c'est des bouffées dégoûtantes, ça revient l'enfance. Alors est-ce qu'il faut avoir un entraînement quasi quotidien, une discipline quotidienne ?
Ça se fait tout seul j'imagine parce que l'enfance, l'enfance, l'enfance, c'est comme tout, il faudrait distinguer une mauvaise enfance et une bonne enfance. J'appelle, qu'est-ce qui est intéressant ? Le rapport avec le père, la mère et les souvenirs d'enfance au sens de « mon père, ma mère », ça ne me paraît pas très intéressant. Ça me paraît intéressant et très riche pour soi. Ça ne me paraît vraiment pas intéressant à écrire. Il y a des autres aspects de l'enfance. Je disais tout à l'heure, un cheval meurt dans la rue avant les autos. Retrouver l'émotion d'enfant, c'est un enfant. L'enfant que j'ai été, c'est rien. Mais je ne suis pas seulement l'enfant que j'ai été. J'ai été un enfant parmi d'autres. J'ai été un enfant quelconque. Et c'est toujours à titre de un enfant quelconque que j'ai vu ce qui était intéressant. C'est pas au titre de j'étais tel enfant. J'ai vu un cheval mourir dans la rue avant qu'il y ait des automobiles. Je parle pas pour moi, mais pour ceux qui l'ont vu. Oui, ça, très bien, parfait. C'est une tâche de devenir écrivain. C'est peut-être un facteur qui a fait que Dostoevsky l'a vu. Il y a une grande tâche de Dostoevsky, je crois bien, dans le crime et le châtiment sur le cheval qui meurt dans la rue. Nijinsky, le danseur, l'a vu. Nietzsche l'a vu. Il était vieux déjà, Nietzsche, quand il l'a vu à Turin, je crois, un cheval mourir comme ça. Bon, ça, très bien.
Claire ParnetEt toi, tu as vu les manifestations du Front Populaire ?
Moi, j'ai vu les manifestations du Front Populaire, oui. J'ai vu mon père se débattre entre son honnêteté et son antisémitisme. Voilà, bon. J'ai été un enfant. Moi, j'ai toujours plaidé, c'est-à-dire sur le sens qu'on ne comprend pas, le sens de l'article indéfini, d'un enfant est battu, un cheval est fouetté, etc. Ça ne veut pas dire moi. L'article indéfini, c'est une richesse extrême.
Claire ParnetC'est toutes les multiplicités, on y reviendra.
C'est la multiplicité, oui.
Transcription automatique, relue en partie.