Transcription
On va passer à C.
Claire ParnetAlors, C, c'est vaste.
C'est quoi ?
Claire ParnetC, c'est C comme culture.
Oui, pourquoi pas ?
Claire ParnetAlors, voilà. T'es quelqu'un qui te dit pas cultiver. C'est-à-dire que tu dis que tu lis, tu vois les films, ou tu regardes les choses, que pour un savoir précis, celui dont tu as besoin pour un travail défini, précis, qui est celui que tu es en train de faire. Mais en même temps, t'es une personne qui, tous les samedis, va à une exposition, va voir un film du grand domaine culturel. On a l'impression qu'il y a une pratique, une espèce d'effort vers la culture, que tu systématises et que tu as une pratique culturelle. C'est-à-dire que tu sors, tu fais un effort, tu tends à te cultiver. Et pourtant, je répète, tu dis que tu n'es pas du tout cultivé. Alors, comment tu expliques ce petit paradoxe ? Tu ne t'es pas cultivé ?
Non, ce que je veux dire, quand je dis en effet, quand je te dis à toi, je ne me vis pas, vraiment, je ne me vis pas du tout comme un intellectuel, et je ne me vis pas comme quelqu'un de cultivé, pour une raison simple, c'est que quand je vois quelqu'un de cultivé, je suis effaré. Je ne suis pas tellement admiratif, je suis admiratif à certains égards, à d'autres pas du tout, Mais je suis effaré, quelqu'un de cultivé. Ça se remarque quand même, quelqu'un de cultivé. C'est à savoir, mais à savoir effarant surtout. Quelqu'un de cultivé, on voit que ça, on en voit beaucoup chez les intellectuels, mais ils savent tout, ils savent tout, je ne sais pas. Ils sont au courant de tout. Ils savent l'histoire de l'Italie à leur naissance, ils savent la géographie du pôle Nord, ils savent ouvrir toute la liste, ils savent tout, ils peuvent parler de tout, c'est abominable. Quand je dis que je suis dit cultivé, dit un intellectuel, je veux dire une chose très facile, c'est que je n'ai aucun savoir de réserve. Aucun savoir, au moins là je n'aurais pas de problème à ma mort, il n'y aura pas à chercher ce que j'ai à publier. Rien, rien parce que je n'ai aucune réserve, Je n'ai aucune provision, aucun savoir provisionnel. Et tout ce que j'apprends, je l'apprends pour telle tâche. Et la tâche faite, je l'oublie si bien que six, dix ans après. Je suis forcé, alors ça me donne beaucoup de joie, si je suis forcé de me remettre dans quelque chose de voisin ou dans le même sujet, je dois recommencer à zéro. Sauf quelques cas très rares, parce que Spinoza est dans mon cœur, Alors lui, je n'oublie pas, c'est mon cœur, c'est pas ma tête. Mais sinon... Alors, pourquoi j'admire pas ça, cette culture effarante ? C'est des gens qui parlent.
Claire ParnetC'est de l'érudition ou c'est une opinion sur tous les sujets ?
Non, c'est pas de l'érudition. Ils savent en parler. Ils ont d'abord voyagé, ils ont voyagé dans l'histoire, dans la géographie. Ils savent, ils peuvent parler de tout. Moi, j'ai entendu à la télé, c'est effarant, j'ai entendu des noms. alors comme je suis plein d'admiration, je peux même dire, des gens comme Eco, Umberto Eco, c'est prodigieux. Quoi qu'on lui dise, bon, ça y est, c'est comme si on appuyait sur un truc. Il le sait en plus, c'est pas du tout. Alors je ne peux pas dire que j'en vis ça. Je suis effaré, mais je n'en vis pas ça du tout. Si d'une certaine manière, je me dis la culture, c'est quoi ? C'est qu'on s'y est beaucoup à parler. Surtout maintenant que je ne fais plus de cours, que je suis à la retraite, parler, je me dis de plus en plus, c'est un peu sale. L'écriture c'est propre, mais parler c'est sale. C'est sale parce que c'est faire du charme. J'ai jamais supporté les colloques. Depuis que j'étais tout jeune, j'ai été à des colloques, j'ai jamais pu supporter les colloques. Je voyage pas, pourquoi je voyage pas ? Parce que les intellectuels, moi je voyagerais bien si... Enfin non, d'ailleurs je voyagerais pas. Ma santé me l'interdit. Mais les voyagers intellectuels, c'est de la bouffonnerie. Ils voyagent pas, ils se déplacent pour parler. Alors ils partent d'un endroit où ils parlent, pour aller à un autre endroit où ils vont parler. Et puis même à déjeuner, ils vont parler avec les intellectuels de l'endroit. ils vont pas arrêter de parler. Je supporte pas parler, parler, parler. Je supporte pas. Alors, comme avant ma vie, il me semble que la culture est quand même très liée à la parole, en ce sens, alors je hais la culture. Je peux pas la supporter.
Claire ParnetMais ça, on y reviendra, à la séparation, l'écriture propre et la parole sale, parce que quand même, t'as été un très grand professeur.
Et la séparation...
Claire ParnetMais ça, on y reviendra, puisqu'il y a une lettre P. à ton travail de professeur. Et ça, on aura l'occasion de reparler de la séduction. Gilles Deleuze, Bobine 5. Une seconde, s'il te plaît. Oui. Vas-y. Alors moi, je voudrais revenir quand même à cette chose que tu as un peu éludée, qui est cet effort, cette discipline que tu t'imposes, même si tu n'en as pas besoin, en fait, de voir, je ne sais pas, admettons, dans les 15 derniers jours, pour l'exposition de Polk au Musée d'art moderne, tu vas assez souvent, pour ne pas dire hebdomadairement, voir un grand film ou une exposition de peinture. Tu n'es pas érudit, tu n'es pas cultivé, tu n'as aucune admiration pour les gens cultivés, comme tu viens de le dire. A quoi ça correspond, cette pratique, cet effort ? C'est du plaisir ?
Je pense... Non. Oui, bien sûr, c'est du plaisir. mais je pense à leur astucement de hêtre aux aguers. Je ne crois pas à la culture, d'une certaine manière, mais ce que je crois, c'est aux rencontres. Et les rencontres, ça ne se fait pas avec des gens. Les gens, ils croient toujours que c'est avec des gens que ça se fait, les rencontres, si bien que c'est terrible. Là, ça fait partie de la culture, les intellectuels qui se rencontrent entre eux, cette saleté de colloque, toute cette infamie. Mais les rencontres, ça ne se fait pas avec les gens, ça se fait avec des choses. Ça se fait avec des êtres. Je rencontre un tableau, oui, je rencontre un verre de musique, je rencontre une musique, ça oui, je comprends ce que ça veut dire une rencontre. Quand les gens veulent y joindre en plus une rencontre avec eux-mêmes, avec les gens, là ça ne va plus du tout, parce que ce n'est pas de la rencontre. C'est pour ça que les rencontres sont tellement décevantes, c'est toujours des catastrophes les rencontres avec les gens. Mais moi comme tu dis, quand je vais le samedi, le dimanche au cinéma, etc. Je ne suis pas sûr de faire une rencontre, mais je pars un peu, je suis aux aguets pour, s'il n'y a pas un matière à rencontre, un tableau, un film, alors c'est formidable. Je prends l'exemple Passeport, moi. Dès qu'on fait quelque chose, il s'agit d'en sortir. Il s'agit à la fois d'y rester et d'en sortir. Rester dans la philosophie, c'est aussi comment sortir de la philosophie. Sortir de la philosophie, ça ne veut pas dire faire autre chose. C'est pour ça qu'il faut sortir en restant dedans. Ce n'est pas faire autre chose, ce n'est pas faire un roman. D'abord, j'en serais incapable, mais même si j'en serais capable, je crois que ça ne me dirait absolument rien. Je veux sortir de la philosophie par la philosophie.
Claire ParnetC'est ça qui m'intéresse, c'est ça.
Je prends l'exemple, comme tout ça c'est après ma mort, je peux être sans modestie. Je viens de faire un livre sur un grand philosophe qui s'appelle Leibniz, et en insistant sur une notion qui paraît importante chez lui, mais qui est très importante pour moi, qui est le pli, la notion de pli. J'estime avoir fait un livre de philosophie sur cette notion un peu bizarre de pli. Qu'est-ce qui m'arrive là-dessus ? Je reçois des lettres, comme toujours, mais il y a des lettres insignifiantes, même si elles sont charmantes et chaleureuses et qu'elles me touchent beaucoup, c'est des lettres qui me disent, bon, vous avez fait très bien, c'est des lettres d'intellectuels qui ont aimé ou pas aimé ce livre. Et puis je reçois deux lettres, ou à la lettre, deux sortes de lettres, où je me frotte les yeux. Il y a des lettres de gens qui me disent, mais votre histoire de pli, c'est nous. C'est nous. Et je m'aperçois que c'est des gens qui font partie d'une association qui groupe 400 personnes en France actuellement, ils vont peut-être augmenter, c'est l'association des plieurs de papier. Et ils ont une revue, ils m'envoient la revue et ils me disent « mais on est complètement d'accord, ce que vous faites c'est aussi ce qu'on fait nous ». Eh bien, je me dis, eh bien, ça, ça, j'ai gagné. Là-dessus, je reçois une autre sorte de lettre. Et ils parlent exactement de la même manière. Et ils disent, le pli, c'est nous. Mais c'est une telle merveille. D'abord, ça me fait penser à Platon, parce que dans Platon, les philosophes, pour moi, ce n'est pas du tout des gens abstraits, c'est des grands écrivains et des grands auteurs très, très concrets. Mais chez Platon, il y a une histoire qui me met dans la joie, et qui est sans doute liée au début de la philosophie, on reviendra peut-être là-dessus. Le thème de Platon, il donne une définition. Par exemple, qu'est-ce que c'est que le politique ? Le politique, c'est le pasteur des hommes. Et là-dessus, il y a plein de gens qui arrivent en disant, vous voyez bien, le politique, c'est nous. Par exemple, le berger arrive en disant, moi j'habille les hommes, je suis donc le vrai pasteur des hommes. Le boucher arrive, dit moi je nourris les hommes, c'est moi le pasteur des hommes. Les rivaux arrivent. J'ai fait un peu cette expérience. Voilà les plieurs de papier qui arrivent en disant le pli c'est doux. Les autres dont je parlais, là qui m'envoient exactement le même type de lettres, c'est épatant, c'est les surfers. A première vue aucun rapport avec les plieurs de papier. Les surfeurs disent qu'ils ne sont pas complètement d'accord. Ils ne cessent pas de s'insinuer dans les plis de la nature. Pour nous, la nature, c'est un ensemble de plis mobiles. On s'insinue dans le pli de la vague. Habiter le pli de la vague, c'est notre tâche. Ils en parlent admirablement. C'est des gens tout à fait... Ils pensent et ils se contentent pas de surfer. Ils pensent ce qu'ils font. On en reparlera aussi peut-être, si on arrive au sport un jour, à S, on en reparlera.
Claire ParnetMais ça, on était partis de la rencontre. C'est des rencontres à l'heure de l'écrire, de papier.
Quand je dis sortir de la philosophie par la philosophie, je dis que ça m'est, à mon avis, tout le temps arrivé. parce que j'ai... C'est des rencontres. J'ai rencontré les plieurs de papier. J'ai pas besoin de les voir, d'ailleurs. On serait déçus, sans doute je serais déçu, et eux seraient encore plus déçus. Pas besoin de les voir. Mais j'ai fait une rencontre avec le surf, avec les plieurs de papier. Là, je suis sorti de la philosophie par la philosophie. C'est ça, une rencontre. Alors, je pense que les rencontres, quand je vais voir une exposition, Je suis quoi ? Aux aguets, à la recherche d'un tableau qui me touche, d'un tableau qui m'émeut. Quand je vais au cinéma, je ne vais pas au théâtre parce que le théâtre c'est trop long, c'est trop discipliné, c'est trop, c'est trop, c'est trop. Et puis ça ne m'apparaît pas un art tellement, sauf dans certains cas, sauf Bob Wilson et Carmelo Benet. Je n'ai pas le sentiment que le théâtre soit très, très emporté sur notre époque. sauf ces cas extrêmes, mais rester 4 heures assis sur un mauvais fauteuil, je ne peux plus, d'abord pour des raisons de santé, donc ça liquide le théâtre, ça pour moi. Mais oui, ça a une exposition de patio au cinéma, mais j'ai toujours l'impression qu'au mieux, je risque de faire la rencontre avec une idée.
Claire ParnetOui, mais le film par distraction, ça n'existe pas.
C'est pas de la culture.
Claire ParnetC'est pas de la culture, mais il n'y a pas de distraction.
Tout est inscrit dans un travail.
Claire ParnetLe futur...
Non, c'est pas un travail. Je veux dire, c'est des aguets. Je suis aux aguets de quelque chose qui passe en me disant, tiens, est-ce que ça me trouble ? Ça m'abuse beaucoup, c'est très amusant.
Claire ParnetMais c'est pas Eddie Murphy qui va te troubler.
C'est pas...
Claire ParnetEddie Murphy, c'est un... C'est un comique américain dont les derniers films sont des véritables succès publics. Je connais pas.
Oui, ça m'intéresse. Ça me dit que je ne sois pas forcément des choses sûrement très bonnes. Ça a des raisons de m'intéresser.
Claire ParnetQuand tu sors, c'est pour une rencontre ?
S'il n'y a pas d'idée à en tirer, je ne me dis pas. Il avait une idée. Qu'est-ce que c'est, les grands cinéastes ? Mais ça vaut aussi pour les cinéastes. Dans la beauté, par exemple, je prends un grand comme Minalli ou comme Lozay. Mais qu'est-ce qui me touche là-dedans sinon ? Ils sont poursuivis par des idées, une idée.
Claire ParnetAh ben ça, tu es en train de brûler mon i. Arrête tout de suite.
On arrête là-dessus. Mais c'est ça qui me semble être une rencontre. On fait des rencontres avec les choses avant d'en faire avec les gens.
Claire ParnetEt en ce moment, tu en fais beaucoup de rencontres pour Pour parler d'une période culturelle précise, celle du moment ?
Oui, je viens de le dire, les plieurs et les surfers, qu'est-ce que tu veux de plus beau ?
Claire ParnetÇa, ce n'est pas des rencontres avec des intellectuels.
Je ne fais pas de rencontres avec des intellectuels.
Claire ParnetOu alors si je rencontre un intellectuel, c'est pour d'autres raisons que je l'aime et que je fais une rencontre avec lui. C'est pour ce qu'il fait, son travail actuel, son charme, tout ça. On fait des rencontres avec ces éléments-là, avec le charme des gens, avec le travail des gens, mais pas avec les gens, on n'a rien à en foutre des gens. Rien du tout. En plus ils peuvent frotter comme les chats ?
Oui, ça sinon que ça, sinon que le frôlement et l'aboiement. C'est terrible.
Claire ParnetAlors on reprend sur les périodes riches et les périodes pauvres de la culture. Et en ce moment tu trouves que c'est une période pas tellement riche ? Je te vois très souvent t'agacer devant la télévision, devant les émissions littéraires que nous ne citerons pas, bien qu'au moment où ça sera diffusé, les noms seront différents. Est-ce que tu trouves que c'est une période riche ou une période particulièrement pauvre, celle que nous vivons ?
C'est pauvre.
Claire ParnetC'est pauvre, mais en même temps, c'est pas du tout angoissant.
Oui, ça me fait rire. Oui, je me dis ça, je me dis à mon âge. Je me dis, c'est pas la première fois qu'il y a des périodes pauvres. Je me dis, qu'est-ce que j'ai vécu depuis que j'ai un âge de m'enthousiasmer un peu ? J'ai vécu la libération. La libération, c'était la période, une des périodes les plus riches qu'on puisse imaginer. On découvrait ou on redécouvrait tout. La libération, il y avait eu la guerre, etc. Ce n'était pas rien, ce n'était pas de la tarte. on découvrait tout, le roman américain, Kafka, il y avait les sujets de la découverte, il y avait Sartre, on ne peut pas imaginer ce qu'a été, je veux dire intellectuellement, ce qu'on découvrait ou redécouvrait en peinture, etc. Il faut comprendre des trucs comme la grande polémique, faut-il brûler Kafka ? Tout ça, c'est inimaginable, et ça paraît un peu enfantin aujourd'hui, mais c'était vraiment une atmosphère créatrice, c'était une atmosphère très très émue. Et puis j'ai connu l'avant 68, qui a été une période extrêmement riche, jusqu'à un peu après 68, alors qu'entre temps il y a des périodes pauvres, des périodes pauvres, c'est très normal. C'est pas le fait de la pauvreté qui est gênant, c'est l'insolence ou l'impudence de ceux qui occupent les périodes pauvres. Ils sont beaucoup plus méchants que les gens géniaux qui s'animent dans les périodes riches.
Claire ParnetIls sont géniaux au bon enfant ? Parce que moi, l'autre jour, je voyais justement, on parle de la polémique Kafka, la libération, je voyais Alexandre Machin, qui était très très content de dire qu'il n'avait jamais lu Kafka, il le disait tout à fait en riant.
Les chers, ils sont très contents. Plus qu'ils sont bêtes, plus qu'ils sont contents. C'est ceux qui considèrent que, là aussi, on en revient à ça, que la littérature, c'est une petite affaire privée. Il n'y a pas besoin de lire Kafka, il n'y a pas besoin de lire grand-chose, puisque si on a un joli bras de plume, on est par nature légal de Kafka. Ce n'est pas du travail, ils ne font pas du travail. Je veux dire, comment t'expliquer ? Pour prendre des choses plus sérieuses que ces jeunes sceaux, j'ai été voir il n'y a pas longtemps, au Cosmos, un film...
Claire ParnetParajanov ?
Non, c'était admirable. Un film très émouvant d'un Russe qui a fait son film il y a 30 ans et qui vient de passer.
Claire ParnetLa Commissaire ?
La Commissaire. Là j'ai saisi quelque chose qui m'a paru extrêmement émouvant. C'est que ce film était très très bien, très bien, très bien, on ne peut pas dire parfait. Parfait. Mais on se disait avec terreur ou avec une espèce de compassion que c'était un film comme les Russes en faisaient avant la guerre.
Claire ParnetDu temps d'Eisenstein.
Du temps d'Eisenstein, de Dovchenko, etc. Tout y était. Le montage parallèle, notamment. Le montage parallèle sublime, etc. C'est comme si rien ne s'était passé depuis la guerre. Comme si rien ne s'était passé dans le cinéma. Et je me disais, c'est forcé. Le film est bon, mais il faisait très étrange. C'était à cause de ça. S'il n'était pas très bon, c'était à cause de ça. C'est à la lettre quelqu'un qui avait été tellement seul dans son travail qu'il filmait comme on filmait il y a 20 ans. 20 ans plus tôt, ce n'est pas que c'était mal, mais justement, c'était très bien et prodigieux il y a 20 ans. et tout ce qui s'était passé depuis, il ne l'avait pas su. Je veux dire, il avait grandi dans un désert. C'est terrible, traverser un désert, ce n'est pas grand-chose. Traverser un désert, ce n'est pas grave. Traverser une période de désert, ce qui est terrible, c'est naître dedans. C'est grandir dans un désert. Ça, c'est affreux, je suppose. On doit avoir une impression de solitude.
Claire ParnetPour les gens qui ont 18 ans maintenant, par exemple ?
Surtout que tu comprends que quand les choses disparaissent, personne ne s'en aperçoit. Pour une raison simple, c'est que quand quelque chose disparaît, ça ne manque pas. La période stalinienne a fait disparaître la littérature russe. Mais les Russes ne s'en sont pas aperçus. je veux dire le gros des russes l'ensemble des russes ne se sont pas aperçus une littérature qui a été une littérature bouleversante dans tout le 19ème siècle disparaît j'entends bien, on nous dit maintenant il y a les dissidents etc mais au niveau du peuple, d'un peuple russe sa littérature a disparu sa peinture a disparu et personne ne s'en est aperçu Aujourd'hui, pour se rendre compte de ce qui se passe aujourd'hui, mettons, il y a évidemment des nouveaux jeunes gens qui sûrement ont du génie. Je pense, supposons, c'est une mauvaise expression, mais supposons les nouveaux becquets. Les nouveaux becquets d'aujourd'hui, de 1900.
Claire ParnetJ'ai cru qu'il allait dire les nouveaux philosophes.
Non, il ne s'agit pas de... Mais les nouveaux becquets aujourd'hui. supposant qu'on les publie pas après tout bec est à bien failli pas être publié c'est évident que rien ne manquerait par définition un grand auteur ou un génie c'est quelqu'un qui apporte quelque chose de nouveau si ce nouveau apparaît pas ça gêne personne ça manque à personne puisque on n'avait aucune idée si proust avait pas si kafka avait pas été publié on peut pas dire Si l'autre avait brûlé tout Kafka, personne ne pourrait dire « Ah, comme ça nous manque ! » puisqu'on n'aurait aucune idée de ce qui a disparu. Si les nouveaux Beckett aujourd'hui sont eus ou sont empêchés d'être publiés par le système actuel de l'édition, on ne pourra pas dire « Oh, comme ça nous manque ! » J'ai entendu une déclaration, alors la déclaration, j'ai entendu, je crois dans ma vie, la plus impudente qui soit, j'ose pas dire à qui on la prêtait dans un journal, surtout que c'est jamais sûr, ces trucs-là, c'est quelqu'un mêlé à l'édition qui ose dire « Oh, mais vous savez, aujourd'hui, on ne risque plus de faire des erreurs comme Gallimard... – L'Étang de Proust ? – Proust ! – Car avec les moyens qu'on a aujourd'hui...
Claire Parnet– Les chercheurs de tête ? Les chasseurs de tête ?
Alors, on rêve, on croirait, mais les moyens qu'on a aujourd'hui pour trouver les nouveaux Proust et les nouveaux Beckett, autant dire qu'on aurait un compteur Gégère et que le nouveau Beckett, c'est-à-dire quelqu'un de parfaitement inimaginable, puisqu'on ne sait pas ce qu'il nous apporterait de nouveau, il rendrait un son si on le...
Claire ParnetS'il passait sur sa tête.
Si on lui faisait passer le machin. Alors, qu'est-ce qui définit la crise aujourd'hui ? C'est toutes ces conneries. La crise aujourd'hui, moi, je la vois liée à trois choses, mais elle durera pas, je suis très très optimiste. C'est ça qui définit une période de désert. C'est d'abord que les journalistes ont conquis la forme livre. Les journalistes ont toujours écrit, moi je trouve très bien que les journalistes écrivent. Mais pendant longtemps, quand les journalistes se sont mis à faire un livre, ils ont estimé qu'ils passaient à une autre forme, c'est-à-dire que c'était pas la même chose qu'écrire leur article de journal.
Claire Parnetc'était les écrivains qui étaient journalistes. Mais l'armée pouvait faire du journalisme. Mais l'inverse ne se produisait pas.
Là, c'est l'inverse. Le journaliste, en tant que journaliste, quand il informe un livre, c'est-à-dire qu'il trouve très normal de faire un livre comme ça, qu'il soit à peine un article de journal. C'est pas bon, ça. La deuxième raison, c'est que c'est généralisé, l'idée que chacun pouvait écrire parce que l'écriture était la petite affaire de chacun. Alors, avec les archives de famille, soit archives écrites, soit archives dans la tête, tout le monde a eu l'histoire d'amour, tout le monde a eu, comme une fois une grand-mère malade, une mère qui mourrait dans des conditions affreuses, on se dit, ça fait un roman, ça. Et c'est que ça ne fait pas du tout un roman, mais vraiment pas du tout.
Claire ParnetAlors, et puis, la troisième raison, c'est que, tu comprends, les vrais clients ont changé. Et qu'on s'en aperçoit à peine, sauf les gens, sauf bien sûr, vous êtes au courant, mais les clients ont changé, je veux dire. Les clients de la télévision, c'est qui ? C'est plus les auditeurs. Les clients de la télévision, c'est les annonceurs. C'est eux les vrais clients. Les auditeurs, ils ont ce que veulent les annonceurs. Les téléspectateurs.
Les téléspectateurs, oui. Gilles Deleuze, 7ème bobine. Un instant, c'est pas le projet. Attends que Anna soit cadrée. Vas-y. Attends que Anna soit cadrée. Vas-y.
Claire ParnetEt alors la troisième raison, c'est quoi ?
Je me suis dit que les annonceurs sont des vrais clients. Je disais dans l'édition qu'il y a un risque, c'est que les vrais clients des éditeurs ne soient pas les lecteurs potentiels, ce soient les distributeurs. Quand les distributeurs seront vraiment les clients des éditeurs, qu'est-ce qui se passera ? Ce qui intéresse les distributeurs, c'est la rotation rapide. La rotation rapide, ça veut dire les trucs des grands marchés, la rotation rapide, régime du baisse-salaire, etc. C'est-à-dire que toute littérature, si j'ose dire à la baquette, toute littérature créatrice sera écrasée par nature.
Claire ParnetMais ça, ça existe déjà, on préforme quels sont les besoins d'un public, d'un distributeur.
Oui, mais c'est ça qui définit la période de sécheresse, symbole pivot. C'est la dulité, c'est la littérature, c'est la dulité. la disparition de toutes critiques littéraires, on donne la promotion commerciale. Mais quand je dis c'est pas grave, je veux dire, c'est évident qu'il y aura ou des circuits parallèles, ou un circuit, il y aura tout un marché noir, etc. C'est pas possible qu'un peuple vive la Russie, bon, elle a perdu sa littérature, elle la reconquérera, elle va la reconquérir. Il va leur conquérir, tout ça, ça s'arrange. Les périodes riches succèdent aux périodes pauvres. Malheur aux pauvres.
Claire ParnetMalheur aux pauvres. Sur cette idée de marché parallèle ou de marché noir, ça fait quand même assez longtemps que les sujets sont préformés. C'est-à-dire qu'une année, par exemple, on voit très bien que dans les livres qui sortent, c'est la guerre. Une autre année, c'est la mort des parents. Une autre année, c'est l'attachement à la nature, enfin ce qu'on veut. Pourtant, rien n'a l'air de se former. T'as déjà vu ressurgir une période riche d'une période pauvre ? Tu y as assisté, toi ?
Ben oui ! Encore une fois, après la Libération, ça n'allait pas fort, et puis il y a eu 68. Entre la grande période créatrice de la Libération et le début de la nouvelle vague, c'est quand ?
Claire ParnetC'est 60. Même avant ?
Entre 60 et 72, mettons, il y a eu à nouveau une période riche. ben oui et ça s'est reformé c'est un peu si tu veux c'est ce que dit Nietzsche si bien quelqu'un lance une flèche il lance une flèche là dans l'espace c'est ça un grand ou même une période une collectivité lance une flèche et puis elle tombe et puis quelqu'un viendra la ramasser et l'envoyer ailleurs ça marche comme ça la création la littérature
Transcription automatique, relue en partie.