L’Abécédaire de Gilles Deleuzeavec Claire Parnet · 1988–1989

B comme Boisson

Lettre B de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, entretien avec Claire Parnet réalisé par Pierre-André Boutang (1988–1989). Durée : 12 min. Vidéo sous-titrée en français, anglais et espagnol, avec la transcription complète.

Transcription

Claire ParnetBon, alors on va passer à B. Alors B, c'est un peu particulier, c'est sur la boisson. Voilà. Alors tu as bu et puis arrêté de boire. Et moi, je voudrais savoir, quand tu buvais, qu'est-ce que c'était, boire ? C'était du plaisir ?

C'était quoi ? Ah oui, j'ai beaucoup bu, ça. J'ai beaucoup bu. J'ai arrêté, donc. J'ai beaucoup bu. Qu'est-ce que c'était ? C'est pas difficile, je crois. Il faudrait interroger d'autres gens qui ont beaucoup bu. Il faudrait interroger des alcooliques, tout ça. Je crois que boire, c'est l'affaire de quantité. C'est pour ça qu'il n'y a pas l'équivalent avec la nourriture. Même il y a des gros mangeurs, il y a des gens à moins manger, ça va toujours dégoûter, alors c'est pas mon affaire. mais la boisson c'est une question. J'entends bien qu'on ne boit pas n'importe quoi, que chaque buveur a sa boisson favorite, mais c'est parce que c'est dans ce cadre-là qu'il saisit la quantité. Cette affaire de quantité, ça veut dire quoi ? On se moque beaucoup des drogués ou des alcooliques, parce qu'ils cessent pas de dire, vous savez, moi je maîtrise, j'arrête de boire quand je veux. On se moque d'eux, mais c'est parce qu'on comprend pas ce qu'ils veulent dire. Moi, j'ai des souvenirs très nets. Je voyais très bien ça, et je crois que tous les gens qui boivent comprennent ça. Quand on boit, ce à quoi on veut arriver, c'est au dernier verre. Boire, c'est à la lettre. C'est tout faire pour accéder au dernier verre. C'est ça qui vous intéresse.

Claire ParnetC'est toujours la limite ?

Est-ce que c'est la limite ? C'est compliqué. Laisse-moi te dire. En d'autres termes, un alcoolique, c'est quelqu'un qui ne cesse pas d'arrêter de boire. Je veux dire, il ne cesse pas d'en mettre au dernier verre. Alors qu'est-ce que ça veut dire, ça ? C'est un peu comme la formule de Peggy, qui est tellement belle. Ce n'est pas le dernier nymphéa qui répète le premier, c'est le premier nymphéa qui répète tous les autres et le dernier. Le premier verre, il répète le dernier. C'est le dernier qui compte. Qu'est-ce que ça veut dire, le dernier verre, pour un alcoolique ? Il se lève le matin, si c'est un alcoolique du matin, il y a tous les genres qu'on veut, si c'est un alcoolique du matin, il est tout entier tendu vers le moment où il arrivera au dernier verre. Ce n'est pas le premier, le second, le troisième qui l'intéresse. C'est bien plus, c'est malin, c'est rusé, un alcoolique. Le dernier verre, ça veut dire ceci, il évalue, il y a une évaluation. Il évalue ce qui peut tenir, sans s'écrouler, il évalue. C'est très variable d'après chaque personne. Il évalue donc le dernier vers, et puis tous les autres, ça va être sa manière de passer et d'atteindre ce dernier. Et le dernier, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il ne peut pas supporter d'en voir plus ce jour-là. C'est le dernier qui lui permettra de recommencer le lendemain. Parce que s'il va jusqu'au dernier, au contraire, qui excède son pouvoir, c'est le dernier dans son pouvoir. S'il dépasse le dernier dans son pouvoir pour arriver au dernier qui excède son pouvoir, il s'écroule. À ce moment-là, il est foutu. Bon, il va à l'hôpital, ou bien il faut qu'il change d'habitude, il faut qu'il change d'agencement. Si bien que quand il dit le dernier vert, c'est pas le dernier, c'est l'avant-dernier. Il est à la recherche de l'avant-dernier. En d'autres termes, il y a un mot merveilleux pour dire l'avant-dernier, je crois que c'est « pénultième ». Il ne cherche pas le dernier vers, il cherche le vers « pénultième ».

Claire ParnetJamais l'ultime ?

Pas l'ultime, parce que l'ultime le mettrait hors de son arrangement. Et le pénultième, c'est le dernier avant le recommencement le lendemain. Donc je peux dire que l'alcoolique, c'est celui qui dit et qui ne cesse de dire. Allez, c'est ça qu'on entend dans les cafés, c'est tellement joyeux les compagnies d'alcooliques dans les cafés, on se lasse pas de les écouter. C'est celui qui dit toujours, allez, c'est le dernier. Et le dernier, ça va aller d'après chacun. Et le dernier, c'est l'avant-dernier.

Claire ParnetEt c'est celui qui dit aussi, j'arrête demain. Alors, puisque...

J'arrête demain ? Non, il dit pas j'arrête demain. pour pouvoir recommencer demain.

Claire ParnetEt alors, puisque boire, c'est ne pas cesser de... C'est cesser sans arrêt de boire. Comment on cesse tout à fait de boire, puisque tu as cessé tout à fait de boire ?

C'est trop dangereux. C'est trop dangereux. Là, il me semble que si elle va vite, Michaud a tout dit. À mon avis, les problèmes de drogue et les problèmes d'alcool ne sont pas tellement séparés. Michaud a tout dit là-dessus. Il y a un moment où ça devient trop dangereux. Parce que là aussi, c'est une crête Quand je disais la crête entre le langage et le silence, ou le langage et l'animalité, c'est une crête, c'est un mince défilé. Ça va très bien boire, se droguer. On peut toujours faire tout ce qu'on veut, si ça ne vous empêche pas de travailler. Si c'est un excitant, même c'est normal d'offrir quelque chose de son corps en sacrifice. Tout un côté crème, c'est très sacrificiel, des attitudes de boisson, de drogue, quand on offre son corps à un sacrifice, pourquoi ? Sans doute pas s'il y a quelque chose de trop fort, qu'on ne pourrait pas supporter sans l'alcool. Ce n'est pas la question de supporter l'alcool. C'est peut-être ce qu'on croit voir, ou on a besoin de ce qu'on croit voir, ce qu'on croit éprouver, ce qu'on croit penser, qui fait qu'on éprouve le besoin. Pour pouvoir le supporter, pour pouvoir le maîtriser on a besoin d'une aide alcool drogue etc deuxième plat alors effet la frontière elle est très simple voilà que boire droguer tout ça est censé presque rendre possible quelque chose de trop fort, même si on doit le payer après, on sait bien. Mais en tout cas, c'est lié à ceci, travailler, travailler. Et puis, c'est évident que lorsque tout se renverse et que boire empêche de travailler, que la drogue devient une manière de ne pas travailler, c'est le danger absolu, ça n'a plus aucun intérêt. Mais on s'aperçoit de plus en plus que l'alcool ou la drogue n'étaient absolument pas nécessaires. Peut-être qu'il faut être passé par là pour s'apercevoir que tout ce qu'on a cru faire grâce à elle ou à l'alcool, on pouvait le faire sans. J'admire beaucoup la manière dont Michaud dit que c'est devenu... Il arrête. Alors moi j'ai moins de mérite parce que j'ai arrêté de boire pour des raisons de respiration, de santé, etc. Mais c'est évident qu'il faut arrêter ou qu'il faut s'en passer. La seule petite justification possible c'est si ça aide le travail, même si on doit le payer physiquement après. Mais plus on va, plus on se dit que ça aide pour le travail.

Claire ParnetD'une part comme Michel, il faut être beaucoup drogué, il faut avoir beaucoup bu pour ne pas s'en passer dans un état pareil. Oui, c'est vrai. Et d'autre part, tu dis, quand on boit, il ne faut pas que ça empêche le travail, mais c'est qu'on a entrevu quelque chose que la boisson aidait à supporter. Et ce quelque chose, ce n'est pas la vie. Alors là, il y a la question évidemment sur les écrivains que tu aimes beaucoup.

Si, c'est la vie.

Claire ParnetC'est quelque chose de trop fort dans la vie.

C'est pas du tout quelque chose forcément de terrifiant, c'est quelque chose de trop fort. C'est quelque chose de trop puissant dans la vie. Alors on croit d'une manière un peu idiote que boire va vous mettre au niveau de ce quelque chose de plus puissant. Si tu prends toute la lignée des Américains, des grands Américains.

Claire ParnetDe Fitzgerald à...

De Fitzgerald à un de ceux que j'admire le plus, c'est Thomas Wolfe. Tout ça c'est une série d'alcooliques. en même temps que c'est ça qui leur permet de... sans doute qui les aide pour percevoir quelque chose de trop grand pour eux.

Claire ParnetOui, mais c'est aussi parce que eux avaient aperçu quelque chose de la puissance de la vie que tout le monde ne peut pas apercevoir. C'est ça. Que eux avaient senti quelque chose de la puissance de la vie.

C'est ça, évidemment. Ah, c'est pas l'alcool qui te le fera sentir, ça.

Claire ParnetQu'il y avait une puissance de la vie trop forte pour eux, mais que seuls pouvaient apercevoir.

Tout à fait d'accord, ça. Tout à fait d'accord.

Claire ParnetEt leur riz, pareil ?

Tout à fait d'accord, bien sûr. Ils ont fait une oeuvre et bon, qu'est-ce qu'a été l'alcool pour eux ? Bon, ben, ça a été... Ils ont risqué. Ils ont risqué le coup parce qu'ils ont pensé à trop à raison que ça les aide. Moi, j'ai eu le sentiment que ça m'aidait à faire des concepts. C'est bizarre, à faire des concepts philosophiques. Ben oui, ben, ça m'aidait. Et puis, je me suis aperçu que ça ne m'aidait plus ou que ça me mettait en danger ou que je n'avais plus envie de travailler. Si j'avais bu, à ce moment-là, il faut danser. C'est tout simple.

Claire ParnetC'est plutôt une tradition américaine. On ne connaît pas beaucoup d'écrivains français qui confient leur penchant pour l'alcool. En plus, on a assez de mal. Il y a quelque chose qui fait partie de l'écriture.

Oui, mais les écrivains français, ce n'est pas la même vision de l'écriture. Je ne sais pas si j'ai été marqué tellement par les Américains. C'est une question de vision. C'est des voyances. Ici, on considère que la philosophie, l'écriture, c'est un peu une question de maîtresse, vraiment de manière modeste, voir quelque chose. Voir quelque chose que les autres voient pas. C'est pas tout à fait la conception française de la littérature. Remarque, y a eu beaucoup d'alcooliques aussi en France.

Claire ParnetMais ça arrête plutôt d'écrire, les alcooliques, en France. Bélaïda a beaucoup de difficultés, enfin, ceux qu'on connaît. Mais on ne connaît pas non plus beaucoup de philosophes qui ont confié leur penchant pour la personne.

Verlaine, il habitait Runeau-Laye, tout à côté d'ici.

Claire ParnetAh oui, si on excepte Rimbaud et Verlaine.

Ça sert le cœur, parce que quand je prends la Runeau-Laye, je me dis, bon, sans doute c'était le parcours de Verlaine pour aller au café, boire son absinthe. Et il semble avoir habité un appartement minable, tout ça, alors que...

Claire ParnetÇa, les poètes, oui, les poètes et l'alcool, on connaît mieux.

Un des plus grands poètes français, là, qui traînait Runeau-Laye, c'est une merveille.

Claire ParnetAu bar des Amis ?

Oui, sans doute.

Claire ParnetEnfin, les poètes, oui, on sait qu'il y a eu plus d'éthylique. Bon, on a fini avec l'alcool.

Mais on a fini, mais dis donc, est-ce qu'on va vite ?

Transcription automatique, relue en partie.