L’Abécédaire de Gilles Deleuzeavec Claire Parnet · 1988–1989

K comme Kant

Lettre K de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, entretien avec Claire Parnet réalisé par Pierre-André Boutang (1988–1989). Durée : 13 min. Vidéo sous-titrée en français, anglais et espagnol, avec la transcription complète.

Transcription

Claire ParnetAlors, K, c'est Kant. De tous les philosophes à qui tu as consacré une étude, Kant semble plus éloigné de ta propre pensée. Pourtant, tu dis que tous les auteurs que tu as étudiés ont quelque chose en commun. Alors d'abord, est-ce qu'il y a quelque chose en commun entre Kant et Spinoza ? Ce qui n'est pas évident.

Je préfère, si j'ose, la première partie de la question, c'est-à-dire pourquoi être occupé de Kant une fois dit qu'il n'y a rien de commun entre Kant et Spinoza, rien de commun entre Nietzsche et Kant, bien que Nietzsche ait lu Kant de très près, mais ce n'est pas la même conception de la philosophie. Alors pourquoi est-ce que je suis quand même fasciné par Kant ? Pour deux raisons. Il est à tellement de tournant, Kant. Pour deux raisons. C'est une raison où il a un story-pool jusqu'au bout, quelque chose qui jusque-là n'avait pas été poussé dans la philosophie, à savoir il érige des tribunaux. Il dirige les tribunaux, et c'est sans doute peut-être sous l'influence de la Révolution française. Mais jusqu'à maintenant, on parle toujours des concepts, et j'essaie de parler des concepts comme de personnages. Avant Kant, au XVIIIe siècle, après ses dents Kant, il y a un type de philosophe nouveau qui se présente comme l'enquêteur. Enquête. Enquête sur l'entendement humain. Enquête sur ceci, enquête sur cela. Le philosophe se vit un peu comme un enquêteur. Avant encore, mais encore au XVIIe siècle, par exemple, Leibniz est sans doute le dernier représentant de cette tendance, il se vit comme un avocat. Il défend une cause. Et le plus beau, c'est que Leibniz se prétend l'avocat de Dieu. Donc il faut croire que Dieu a des choses à lui reprocher à l'époque. Et il écrit un merveilleux opuscule sur la cause de Dieu, qui ne veut pas dire que Dieu est une cause au sens de... mais la cause juridique de Dieu, la cause de Dieu défendue, etc. Donc, c'est comme un enchaînement de personnages. l'avocat, l'enquêteur, et chez Kant, l'arrivée d'un tribunal, un tribunal de la raison. Les choses sont jugées en fonction d'un tribunal de la raison. Et les facultés, au sens de l'entendement, l'imagination, la connaissance, la morale, sont mesurés en fonction d'un tribunal de la raison, bien sûr qui se sert d'une certaine méthode que Kant invente, qui est une méthode prodigieuse et qu'on appellera la méthode critique, et qui est la méthode proprement kantienne. Alors, moi je dois dire, tout cet aspect presque me fait un peu horreur, c'est-à-dire une horreur aussi fascinée, parce que c'est tellement génial. Si je reprends la question parmi les concepts que Kant invente, et bon Dieu qu'il en invente, il y a celui de tribunal de la raison qui est inséparable de la méthode critique. Mais enfin, c'est pas... Moi je rêve plutôt de... C'est un tribunal du jugement, c'est le système du jugement. Simplement le système du jugement qui n'a plus besoin de Dieu. Un système du jugement fondé sur la raison et non plus sur Dieu. Moi, tous les auteurs qui me touchent, on n'a pas abordé ce problème, mais on peut le mettre maintenant, ça nous évitera d'y revenir, ça nous fera un. Pas du tout. Ça nous évitera peut-être, on peut toujours se demander, parce que là il y a un mystère, mais pourquoi quelqu'un, quelqu'un de particulier, On est lié ou on se reconnaît dans tel type de problème et pas dans tel autre. Qu'est-ce que c'est que l'affinité de quelqu'un avec un genre de problème ? Ça me paraît être le mystère de la pensée le plus grand. On est voué à des problèmes, on ne pose pas n'importe quel problème. Ça vaut aussi pour les savants en science. L'affinité de quelqu'un pour tel ou tel problème et tel autre problème, Et une philosophie, c'est un ensemble de problèmes, généralement ayant une consistance propre, mais ça ne prétend pas couvrir tous les problèmes, Dieu soit loué. Eh bien, je me sens un peu lié au problème qui se propose de chercher des moyens pour en finir avec le système du jugement et pour y mettre autre chose à la place. Alors, ça, dans les grands noms de ceux-là, c'est en effet une autre tradition. Là, tu avais raison de dire que ça s'oppose. Je vois Spinoza, je vois Nietzsche, je vois en littérature Lawrence, et enfin, je garde pour la fin le plus récent et un des plus grands, Artaud. Pour en finir avec le jugement de Dieu, ça veut dire quelque chose, ce n'est pas une parole de fou, c'est vraiment apprendre à la lettre. du jugement. Alors tout ça, c'est des choses qui feraient que je n'aurais pas eu tellement. Seulement voilà, là-dessous, c'est comme toujours lorsque je dis, il faut toujours chercher sous les concepts les problèmes. Et là-dessous, il y a des problèmes étonnants de Kant, qui sont des merveilles, qui sont des merveilles. D'abord, il est le premier à avoir fait un renversement de Là aussi, c'est pour ça que ça me rend tellement triste, même au niveau du Bachot, lorsqu'on apprend aux jeunes gens une philosophie d'abstrait, sans essayer même, peut-être que ce n'est pas possible, de leur faire participer à des problèmes, qui sont des problèmes fantastiques, autrement intéressants que je ne sais pas quoi. Je peux dire jusqu'à Kant, par exemple, Par exemple, le temps dérivait du mouvement. Il était second par rapport au mouvement. Il était considéré comme un nombre du mouvement ou une mesure du mouvement. Qu'est-ce que fait Kant ? Peu importe comment il le fait. Par là, il y a création d'un concept. Donc on ne cesse pas dans tout ce que je dis, il n'y a que ça. On ne cesse pas d'avancer dans ce que veut dire créer un concept. Il crée un concept parce qu'il renverse la subordination. Avec lui, c'est le mouvement qui dépend du temps. Et du coup, le temps change de nature. Il cesse d'être circulaire, parce que lorsque le temps est subordonné au mouvement, pour des raisons qui seraient trop longues, finalement, le grand mouvement, c'est le mouvement périodique, c'est le mouvement de rotation des astres, c'est le mouvement périodique des astres. Donc, le mouvement est circulaire. Au contraire, lorsque le temps se libère du mouvement et que c'est le mouvement qui dépend du temps, à ce moment-là, le temps devient une ligne droite. Et je pense toujours aux mots de Borges, quoique il ait peu de choses à voir avec Kant, lorsque Borges dit « un labyrinthe plus terrible que tout labyrinthe circulaire, un labyrinthe en ligne droite ». C'est une merveille, mais c'est crainte. C'est lui qui dégage le temps de l'heure. Et puis avec ces histoires de tribunal, qui mesurent le rôle de chaque faculté en fonction de tel but, voilà qui se heurtent à la fin de sa vie, puisqu'il est un des rares à avoir écrit très très très vieux un livre où il renouvelait tout. La critique du jugement. il arrive à l'idée qu'il faut bien que les facultés aient des rapports désordonnés les unes avec les autres, qu'elles se heurtent, se réconcilient, tout ça, mais qu'il y ait une bataille des facultés qui n'ait plus de mesures, qui ne soit plus justiciable d'un tribunal. Il lancera sa théorie du sublime, sa conception du sublime, où les facultés entrent dans des discordances, dans des accords discordants. Alors tout ça, ça m'a plait infiniment. Ces accords discordants, ce labyrinthe qui n'est plus qu'une ligne droite, son renversement du rapport, je peux dire, toute la philosophie moderne a découlé de ça. Que c'était plus le temps qui dépendait du mouvement, mais que le mouvement dépendait du temps. C'est des créations de concepts fantastiques, et toute la conception du sublime avec les accords discordants entre les facultés, ça me touche énormément. Donc, que dire ? C'est évident que c'est un très très grand philosophe. C'est un très très grand philosophe. Et il y a tout un soubassement chez lui qui m'enthousiasme. Et ce qui est construit dessus ne me dit rien. Mais ça va. J'en juge pas. J'en juge pas. C'est juste un système du jugement avec lequel je voudrais finir, mais j'en juge pas.

Claire ParnetEt l'avis de Kant ?

Oh, l'avis de Kant ! Non, parce que je voulais te donner une question sur Quinson. C'était pas prévu, ça !

Claire ParnetMerci. 10 A. Alors, y avait un autre aspect qui aurait pu te plaire aussi dans Kant, c'est l'aspect que rapporte Thomas de Quincey, c'est-à-dire cette fantastique vie réglée par des habitudes, une petite promenade, la vie d'un philosophe telle qu'on peut l'imaginer dans une vision d'Epinal, enfin quelque chose de très particulier et auquel on pense quand on pense à toi. C'est-à-dire quelque chose d'assez réglé, l'habitude étant énorme.

dans le travail. Je vois bien ce que tu veux dire, parce que le texte de Queen's est enthousiaste, et m'enthousiasme aussi, c'est un chef-d'oeuvre. Je dirais que ça appartient à tous les philosophes. Ils n'ont pas les mêmes habitudes, mais que ce soit des créatures d'habitude, ça a l'air de dire qu'ils ne connaissent pas et c'est forcé que ce soit des créatures d'habitude. M. Spinoza, j'ai pas l'impression que Spinoza... Il avait beaucoup aussi d'inattendus. Il avait une vie avec ses lentilles, il polissait ses lentilles, il est supposé polir ses lentilles, il recevait des visites comme ça.

Claire ParnetIl gagnait sa vie en polissant des lentilles.

C'était pas une vie qui semble très agitée, sauf par les remous politiques de l'époque. Mais Kant aussi avait des remous politiques intenses. Et puis tout ce qu'on dit sur les appareils vestimentaires de Kant qui s'inventaient des machines pour remonter, je ne sais pas quoi, son caleçon ou ses barres, enfin, tout ça, ça le rend extrêmement, ça le rend très charmant, s'il y avait besoin. Mais tous les philosophes, c'est un peu ce que dit Nietzsche, les philosophes, ils sont généralement chastes, pauvres, tout ça, Il ajoute, seulement essayer de deviner à quoi ça leur sert, à quoi cette chasteté leur sert, à quoi cette pauvreté leur sert, etc. Kant, bon, il avait sa petite promenade quotidienne, mais c'est rien ça. Qu'est-ce qui se passe dans sa petite promenade quotidienne ? Qu'est-ce qu'il regardait ? Est-ce que... ? Il faudrait le savoir. Mais enfin, que les philosophes soient des êtres d'habitude, Je crois que l'habitude, je vais te dire, c'est contempler, c'est la contemplation de quelque chose. Vraiment, l'habitude, au vrai sens du mot, c'est contempler. Donc, qu'est-ce qu'il contemplait dans ses promenades ? On ne sait pas, moi, mes habitudes, c'est honteux. Moi, mes habitudes, oui, j'ai plein d'habitudes, c'est des contemplations. Je vais à une contemplation. Parfois, c'est des choses que je suis le seul à voir. C'est ça une habitude.

Transcription automatique, relue en partie.