Transcription
Claire ParnetQ, c'est Question. La philosophie, ça sert à poser des questions, des problèmes. Et les questions, ça se fabrique. Et comme tu dis, le but n'est pas tant d'y répondre que d'en sortir de ces questions. Alors, par exemple, sortir de l'histoire de la philosophie, c'était créer de nouvelles questions pour toi. Mais ici, dans une interview, on ne pose pas de questions. Ce ne sont pas vraiment des questions. Alors comment je vais m'en sortir et comment tu vas t'en sortir ? On fait quoi ? On fait un choix forcé ? D'abord, qu'est-ce que c'est la différence entre une question dans les médias et une question en philosophie ? Pour commencer par le début.
C'est difficile parce que... C'est difficile ça parce que... Dans les médias, la plupart du temps, ou dans la conversation courante, il n'y a pas de questions, il n'y a pas de problèmes. Il y a des interrogations. Si je dis comment vas-tu, ce n'est pas un problème, même si tu vas mal. Si je dis quelle heure est-il, ce n'est pas un problème. Tout ça, c'est des interrogations, on s'interroge. Si tu regardes le niveau de la télévision habituelle, même dans des émissions très sérieuses, c'est des interrogations. Qu'est-ce que vous pensez de ceci ? Ce n'est pas un problème. C'est une interrogation. Quelle est votre opinion ? C'est pour ça que la télé, ce n'est pas très intéressant. C'est l'opinion des gens. Ça ne me paraît pas avoir un très vif intérêt. C'est une interrogation. Où est le problème, où est la question ? Il n'y a pas de question, il n'y a pas de problème. Alors bien plus si on posait des questions ou des interrogations, si on posait des questions ou des problèmes dans une émission de télé, il faudrait en effet... c'est océanique, oui d'accord, mais ça n'arrive pas souvent. Les émissions politiques ne comprennent aucune, à ma connaissance, ne se comportent aucun problème. Pourtant, on pourrait. On pourrait dire, par exemple, actuellement aux gens, comment se pose la question chinoise. Or, on ne demande pas. On fait venir des spécialistes de la Chine qui nous disent sur la Chine actuellement des choses qu'on aurait pu dire tout seul sans savoir un mot de la Chine. C'est épatant. C'est donc pas du tout d'un domaine. Je reviens à mon exemple, parce qu'il est gros. Dieu, bon, Dieu, question de Dieu. Et bien ce n'est pas est-ce que tu crois en Dieu ou pas, ce qui n'intéresse pas beaucoup de gens. Et qu'est-ce que ça veut dire quand on dit le mot Dieu ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça veut dire, alors j'imagine les questions, ça peut vouloir dire, vas-tu être jugé après ta mort ? En quoi ça c'est un problème ? Parce que problématique entre Dieu et l'instance du jugement. Est-ce que Dieu est un juge ? Ça, c'est une question. Et puis, je suppose qu'on nous dit Pascal. Oui, Pascal, il a fait un texte célèbre, c'est le Paris. Est-ce que Dieu existe ou est-ce que Dieu n'existe pas ? On parie. et puis on lit le texte de Pascal, on s'aperçoit qu'il ne s'agit absolument pas de ça. Pourquoi ? Parce que c'est une autre question qu'il pose. La question de Pascal, ce n'est pas est-ce que Dieu existe ou est-ce que Dieu n'existe pas ? Ce qui finalement serait une question là aussi pas très intéressante, c'est quel est le meilleur mode d'existence ? Le mode d'existence de celui qui croit que Dieu existe, ou le manque d'existence de celui qui croit que Dieu n'existe pas. Si bien que la question de Pascal ne concerne absolument pas l'existant de Dieu ou la non-existence de Dieu, elle concerne l'existence de celui qui croit que Dieu existe et l'existence de celui qui croit que Dieu n'existe pas. Pour des raisons que Pascal développe, et qui sont les siennes, mais qui sont très dissibles, Il pense que celui qui croit que Dieu existe a une meilleure existence que celui qui croit que Dieu n'existe pas. C'est son affaire, c'est l'affaire pascalienne. Là il y a un problème, il y a une question. Mais ça n'est déjà plus la question de Dieu. Il y a une histoire sous-jacente des questions et une transformation des questions les unes dans les autres. De même, lorsque Nietzsche dit « Dieu est mort », ce n'est pas la même chose que « Dieu n'existe pas ». Alors, je peux dire, si je dis « Dieu est mort », à quelle question cela renvoie-t-il qui n'est pas la même que lorsque je dis « Dieu n'existe pas ». Et puis on s'aperçoit, si on lit Nietzsche, que Nietzsche il s'en fout absolument que Dieu soit mort. Et que c'est une autre question qui pose à travers là. A savoir que si Dieu est mort, il n'y a pas de raison que l'homme aussi ne soit pas mort. Il faut donc trouver autre chose que l'homme, etc. Ce qui n'intéresse pas que Dieu soit mort, ce qui l'intéresse c'est la venue d'autre chose que l'homme. Bon, tout ça, c'est ça l'art des questions et des problèmes. Alors moi je crois que ça peut se faire sûrement en télévision ou dans les médias, mais ça ferait un type d'émission très spécial, c'est cette histoire sous-jacente des problèmes et des questions. alors que, aussi bien dans la conversation courante que dans les médias, on en reste au sein de niveau des interrogations. Il suffit de voir, je ne sais pas, on peut citer, oui, c'est posthume tout ça, l'heure de vérité, c'est vraiment des interrogations. Alors, Mme Veil, vous croyez à l'Europe ? D'accord. Qu'est-ce que ça veut dire, croire à l'Europe ? Ce qui est intéressant, c'est, bon, qu'est-ce que c'est le problème de l'Europe ? Je vais te le dire, moi, parce que comme ça, j'aurais pour une fois un pressentiment. C'est la même chose que la Chine actuellement. Ils pensent tous à préparer l'Europe, à faire l'uniformisation de l'Europe. Ils s'interrogent là-dessus, sur comment on va uniformiser les assurances, etc. Et puis, ils se retrouveront avec place de la Concorde, un million de types venant de partout, de Hollande, d'Allemagne, etc. Et ils ne domineront pas le truc. Ils ne domineront pas. À ce moment-là, ils feront dire des spécialistes pour dire comment vous expliquer qu'il y ait des Hollandais place de la Concorde. Ah ben, c'est parce qu'on a fait... etc. Bon, ils sont passés à côté des questions. Maman, il fallait les poser. Enfin, c'est un peu confus tout ça, mais...
Claire ParnetNon, mais par exemple, pendant des années, tu as lu un quotidien et il me semble que tu lis plus quotidiennement Le Monde ou Libération. Il y a quelque chose dans le niveau de la presse et des médias, justement, à ne pas poser ces questions ?
Oh ben, j'ai moins de temps, je sais pas.
Claire ParnetQui te dégoûtent ?
Ah ben oui, écoute. On a le sentiment d'apprendre de moins en moins. Moi, j'ai tout prêt, je voudrais apprendre des trucs, on sait rien. On sait rien, on sait pas du tout. Or, c'est pas comme les journaux nous disent rien non plus, je sais pas bien. Mais toi, en regardant chaque jour le journal télévisé... Cinquième. Claire, t'attends plus. T'attends que ce soit cadré. Vas-y, Claire.
Claire ParnetMais toi, par exemple, à chaque fois que tu regardes le journal télévisé, puisque c'est la seule émission que tu ne rates jamais, t'as une question à formuler à chaque fois ? Qui n'est pas formulée, qui est oubliée des médias ?
Non, je sais pas, ça. Je sais pas.
Claire ParnetMais tu sens plutôt qu'on ne les pose jamais, quoi.
Les questions, je crois à la limite qu'on ne pourrait pas les poser. Si tu prends l'histoire de Thouvier, on ne peut pas poser des questions. Je prends une histoire toute récente. On arrête Thouvier. Bon, pourquoi maintenant ? Bon, d'accord, tout le monde dit pourquoi est-ce qu'il a été protégé ? Mais tout le monde sait bien qu'il doit bien y avoir des histoires. C'était un chef de renseignement, il devait avoir des renseignements sur la conduite des hauts dignitaires de l'Église à l'époque, de la guerre, tout ça. Bon, tout le monde sait de quoi il est au courant, mais il est convenu qu'on ne pose pas les questions et qu'on ne les posera pas. C'est ça qu'on appelle un consensus. Un consensus, c'est la convenance, la convention d'après laquelle on substituera aux questions et aux problèmes de simples interrogations. Des interrogations du type « Comment vas-tu ? » C'est-à-dire, oui, « Ah, tel couvent l'a caché, pourquoi est-ce que... » Tout le monde sait que c'est pas de ça qu'il est question.
Claire ParnetMoi, je suis moins...
Tout le monde sait, tout le monde sait. Alors, je prends un autre exemple récent, entre les rénovateurs de droite et les appareils de droite, tout le monde sait de quoi il s'agit. Les journaux nous disent que... nous en disent pas un mot. Je ne sais pas, je dis ça comme ça, mais ça me paraît évident qu'entre les rénovateurs de droite, il y a un problème très intéressant. Ce sont des types, ce n'est pas qu'ils soient particulièrement jeunes, leur jeunesse consiste en ceci, c'est une tentative de la droite pour secouer des appareils de parti qui sont encore des appareils centralisés sur Paris. A savoir, ils veulent une indépendance des régions. C'est très intéressant, c'est tout à fait intéressant, mais personne n'insiste sur cet aspect. Et leur branchement sur l'Europe, c'est qu'ils veulent faire, non pas une Europe des nations, ils veulent faire une Europe des régions. Ils veulent que la véritable unité soit régionale et interrégionale, et pas nationale et internationale. Alors ça c'est un problème. Et les socialistes à leur tour, ils l'auront ce problème, entre des tendances régionalistes et des tendances. Mais les appareils de partis, les fédérations de provinces dans les syndicats, des trucs de partis dans les fédérations. C'est encore vieille manière. À savoir, ça remonte à Paris et le poids, il est très centralisé. Là, les rénovateurs de droite, c'est un mouvement anti-jacobin. Que la gauche aura aussi, ça. Bon, alors je me dis, en effet, il faudrait les faire parler là-dessus. Mais ils ne le diront pas et ils refuseront de parler là-dessus. Ils refuseront de parler là-dessus parce qu'à ce moment-là, ils se découvrent. ne répondront jamais qu'à des interrogations. Or, les interrogations, c'est rien, c'est de la conversation, ça n'a aucun intérêt. La conversation, ça n'a jamais eu les discussions, ça n'a aucun intérêt. La télé, sauf cas exceptionnel, elle est condamnée aux discussions, aux interrogations, tout ça. Mais ça vaut rien. C'est même pas qu'elle soit menteur, c'est insignifiant. Aucun intérêt.
Claire ParnetMoi, je suis moins optimiste que toi. J'ai l'impression qu'Anne Sinclair, qui est dans le consensus, qu'elle pose de bonnes questions, qu'elle n'est pas du tout dans l'interrogation.
Ah ben oui, ça c'est son affaire. Je suis sûr qu'elle est très contente d'elle, oui, oui, oui. C'est certain. C'est certain, mais c'est son affaire, ça.
Claire ParnetToi, tu n'acceptes jamais d'aller à la télévision. Foucault et Serre l'ont fait. Est-ce que c'est une retraite à la béquette ? Il a eu la télévision ? Pourquoi tu ne veux pas passer à la télévision ? Pour toutes ces raisons ?
À la preuve, là, j'y passe. Mais ma raison de ne pas y passer, c'est exactement ce que je viens de dire. d'avoir des conversations, des discussions avec les gens. Je ne supporte pas les interrogations. Ça ne m'intéresse pas, ça. Et les discussions, je ne supporte pas. Discuter sur des choses lorsque personne ne sait de quels problèmes il s'agit. S'il s'agit de l'inex... Je reprends mon histoire de Dieu. S'il s'agit de l'inexistence de Dieu, de la mort de Dieu, de la mort de l'homme, de l'existence de Dieu, de l'existence de celui qui croit en Dieu, etc., c'est une bouillie, c'est très fatigant. Alors chacun à son tour, chacun parle à son tour, tout ça. Mais c'est la domesticité à l'état pur, avec en plus un présentateur à la con. Pitié, pitié.
Claire ParnetLe principal,
c'est que tu sois là aujourd'hui à répondre à nos petites interrogations. À titre posthume.
Transcription automatique, relue en partie.