L’Abécédaire de Gilles Deleuzeavec Claire Parnet · 1988–1989

T comme Tennis

Lettre T de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, entretien avec Claire Parnet réalisé par Pierre-André Boutang (1988–1989). Durée : 12 min. Vidéo sous-titrée en français, anglais et espagnol, avec la transcription complète.

Transcription

Claire ParnetAlors, T, c'est tennis. Depuis toujours...

Tennis.

Claire ParnetDepuis toujours, tu aimes le tennis. Il y a une fameuse anecdote où, enfant, tu avais été chassé un autographe auprès d'un grand joueur suédois et tu t'es aperçu que c'était le roi de Suède, finalement, à qui tu demandais un autographe.

Non, ça, je le savais, quand même. Il était centenaire, déjà. Il était gardé, il avait toute une garde du corps. Oui, oui, oui. Ça, j'avais été demandé un autographe au roi de Suède, oui. Le Figaro m'avait photographié à l'époque, il y a une photo dans le Figaro, où il y a un petit garçon qui demande un autographe au vieux roi de Suède, c'est moi.

Claire ParnetEt c'était qui le grand joueur suédois que tu pourchassais ?

Non, c'est Borotra, c'était pas un grand joueur suédois, c'était Borotra qui était le garde du corps principal du roi de Suède, puisqu'il jouait au tennis avec lui, il l'entraînait, et qui me flanquait des coups de pied pour que je n'approche pas du roi. Mais le roi était très gentil, alors Borotra est devenu très gentil. Ça, c'est pas une page brillante pour Borotra.

Claire ParnetMais il y en a d'autres encore moins brillantes pour Borotra. C'est le seul sport que tu regardes à la télévision, le tennis ?

Oh non, j'adorais le football, moi. Qu'est-ce que j'aimais ? Le football. Oui, je crois que c'est tout, le football et le tennis.

Claire ParnetEt tu as joué au tennis ?

Ah oui, beaucoup. Jusqu'à la guerre, oui. Moi, je suis une victime de la guerre, là.

Claire ParnetEt qu'est-ce que ça change dans son corps quand on pratique le tennis, quand on pratique un sport et quand on ne pratique plus après ? Il y a des choses qui changent ?

Je ne sais pas, non. Enfin, pour moi, pas tellement. Je n'en faisais pas mon métier. J'avais quoi ? J'avais 14 ans, 39. J'avais 14 ans, j'ai arrêté le tennis à 14 ans. On ne s'était pas entrappé.

Claire ParnetCe n'était pas un jeune espoir ?

Je jouais bien pour 14 ans, je ne faisais que ça.

Claire ParnetJe jouais bien, oui.

Oh non, 14 ans. Pour petit, et puis ça n'avait pas du tout le développement. Ça a aujourd'hui, le tennis.

Claire ParnetEt t'as pratiqué d'autres sports, la boxe française, je crois, non ?

Oh non, j'ai fait un peu de boxe, mais on m'a fait mal, j'ai arrêté tout de suite. Oui, j'ai fait un peu de boxe, oui.

Claire ParnetEt tu trouves que le tennis, ça a beaucoup changé depuis ta jeunesse ?

Ça, je pense, tous les sports, quoi. Les sports, là aussi, c'est des milieux de variation. C'est très intéressant le sport, parce que c'est la question des attitudes du corps. Il y a une variation des attitudes du corps qui sont sur des espaces, des longs espaces, des espaces plus ou moins longs. Par exemple, c'est évident qu'on ne saute pas les haies de la même manière maintenant et il y a 50 ans. Enfin, je dis des… Et il faudrait classer les variables dans l'histoire des sports. Parce qu'il y a des variables de tactique. Au football, les tactiques ont changé énormément sur mon enfance. Il y a des variables d'attitude, de posture de corps. Il y a des variables qui mettent en jeu. Moi, j'ai traversé un moment, je m'intéressais au lancement du poids, pas pour le faire moi-même, mais parce que les gabarits de lanceurs de poids ont évolué à un moment à toute allure. Tantôt il s'agissait de puissance, mais comment avec des lanceurs très puissants, récupérer de la vitesse ? Tantôt des gabarits rapides, mais comment en mettant la rapidité comme premier élément récupérer la puissance ? Ça c'est très très intéressant. C'est presque... le sociologue Mauss avait lancé toutes sortes d'études sur les attitudes de corps dans les civilisations, mais le sport serait un domaine de la variation des attitudes, tout à fait fondamental. Alors au tennis, même avant la guerre, je me souviens des champions avant la guerre, c'est évident que les attitudes n'étaient pas les mêmes, pas du tout. Et puis, ce qui m'intéresse beaucoup, alors on revient un peu au problème de style, c'est les champions qui sont vraiment créateurs. Il y a deux sortes de grands champions qui n'ont pas la même valeur les créateurs et les pas créateurs. Les pas créateurs, c'est ceux qui portent un style déjà existant, à une puissance inégalée. Je dirais par exemple, Handel, il n'est pas fondamentalement créateur. Et puis, en tennis. Et puis, les grands créateurs, c'est-à-dire, même au niveau, pour parler tout simple, ceux qui inventent de nouveaux coups, qui introduisent de nouvelles tactiques, et là-dessus s'engouffrent toutes sortes de suiveurs. Mais les grands stylistes, c'est des inventeurs. On retrouvait au niveau des sports tout à fait. Alors, je me dis, quel a été le grand tournant du tennis ? C'est sa prolétarisation. Prolétarisation toute relative. Je veux dire, c'est devenu un sport de masse. De masse plutôt au jeune cadre que prolo, mais enfin, mettons, appelons ça prolétarisation du tennis. Or, bien sûr, il y avait des mouvements profonds pour expliquer que ça se fasse. pas fait s'il n'y avait pas eu un génie en même temps. C'est Borg qui a assuré. Pourquoi ? Parce qu'il a amené le style d'un tennis de masse. Il a fallu qu'il le crée, lui, de bout en bout. Ensuite, s'est engouffré de très bons champions, mais pas créateurs, du type Villas, etc. Mais Borg, ça me convient très bien parce que sa tête de Christ, il avait cette espèce d'air christique cette extrême dignité et ce qu'on dit par lequel il a été respecté par tous les joueurs etc. Tu disais hors caméra j'ai assisté.

Claire ParnetAh oui j'ai assisté à beaucoup de choses en tennis oui mais je veux finir sur Borg là. Borg c'est donc un personnage christique il assure le sport de masse Il crée le tennis de masse. Et tout ça, ça applique l'invention totale d'un nouveau jeu. Et là-dessus, il y a toutes sortes de champions très estimables, mais du type Villas qui se précipite là-dedans, qui impose un jeu finalement soporifique, pendant qu'on retrouve toujours la loi. Je suis, vous êtes en train de me féliciter, je suis à 100 lieues de ce que je voulais faire. Parce que Borg, lui, il change. Il change quand il a assuré son coup, ça ne l'intéresse plus. Le style de Borg a évolué, tandis que les tâcherons restaient dans le même truc. Alors, il faut dire, l'anti-Borg, c'était McEnroe. C'était quoi ? Qu'est-ce que... C'est quoi le style prolo qu'il a imposé Borg ?

Un style de front du cours, le recul absolu et le liftage. Et le haut du filet. N'importe quel prolo peut comprendre ça, n'importe quel petit cadre peut comprendre ce jeu-là.

Claire ParnetLe principe même, fond de cour, liftage, balle haut, c'est le contraire des principes aristocratiques, c'est les principes populaires. Simplement, quel génie il fallait. Parce que Borg, c'est exactement comme le Jésus, comme le Christ. C'est un aristocrate qui va au peuple. C'est... enfin, je dis des bêtises, quoi. Et bon, ça a été un coup étonnant, étonnant le coup Banque. Très très curieux, un grand grand créateur en ce moment. Et il y avait McEnroe, qui lui était un pur aristocrate, une espèce d'aristocrate moitié égyptien, moitié russe, service égyptien, âme russe, qui lui inventait ces coups dont il savait que personne ne pourrait le suivre. C'est l'aristocrate qui ne peut pas être suivi. Alors qu'il a en effet inventé des coups prodigieux, notamment. Il a inventé un coup qui consiste à poser la balle. Très curieux, quoi. Il ne la frappe même pas, il la pose. Bon, il a fait un enchaînement service-volet qui n'était pas, c'était très connu l'enchaînement service-volet, mais celui de Borg et de McEdrew est absolument renouvelé. Tout ça, enfin, on pourrait parler de chacun. Un autre grand alors, qui n'a pas la même importance, je crois, c'est l'autre américain, je ne sais plus son nom. Connors.

Connors, qui lui alors, on voit bien le principe aristocratique de la balle plate, le refus de l'effet, la balle plate et rasant le filet, ça c'est un principe aristocratique très très curieux, et frappé en déséquilibre. Jamais il n'a autant de génie que quand il est complètement déséquilibré. Ce sont des échos extrêmement curieux. Il y a une histoire des sports, mais il faudrait dire ça de tous les sports. Leur évolution, les créateurs, les suiveurs, c'est exactement comme dans les arts. Il y a les créateurs, il y a les suiveurs, il y a les changements, il y a les évolutions, il y a l'histoire. Il y a un devenir du sport.

Claire ParnetEt toi, tu avais commencé une phrase avec « j'ai assisté ».

Ça, c'est un détail de plus. Je crois avoir assisté, c'est parfois difficile d'assigner l'origine d'un coup. J'ai souvenir, avant la guerre, il y avait les Australiens. Là aussi, il y a des questions de nation. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que c'est les Australiens qui ont amené le revers à deux mains ? Au début du revers à deux mains, il n'y avait que les Australiens qui le faisaient. Dans mon souvenir, je crois. En tout cas, c'est une invention australienne. Le rapport entre le revers à deux mains et les Australiens, ce n'est pas évident, il y a peut-être une raison. Mais je me souviens d'un coup qui m'avait frappé enfant, parce qu'il ne faisait aucun effet. On voyait que l'autre le ratait, que l'ennemi le ratait, mais on se disait pourquoi, c'était un coup plutôt mou. Puis en réfléchissant bien, on s'apercevait que c'était le renvoi, lorsque l'adversaire servait, puis le joueur renvoyait le service. Il renvoyait un coup assez mou mais qui avait la propriété de tomber exactement sur le bout des pieds du serveur qui montait à la volée et qui le recevait, même pas en demi-volée, qui ne pouvait pas le reprendre. Ça faisait un drôle de coup parce qu'on se disait mais qu'est-ce que c'est ça ? On ne comprenait pas très bien pourquoi c'était un coup si gagnant, Et à mon avis, le premier à avoir en tout cas systématisé ça, c'était un très grand joueur australien qui n'a pas fait une grande carrière sur terre battue, parce que ça ne l'intéressait pas, qui s'appelait Bromwich, qui devait être de juste avant-guerre ou juste après-guerre, je ne me souviens même plus. Et qui était un très très grand joueur, et lui aussi un inventeur de coups. Et ça, je me rappelle à enfant, ou jeune homme, mon étonnement de ce coup-là, C'est un peu classique, que tout se fonde. Mais voilà, une invention de coup. A ma connaissance, la génération Borotra, tout ça ne faisait pas. On ne connaissait pas ce coup-là en tennis, ce mode de renvoi.

Claire ParnetPour en finir avec le tennis et McEnroe, tu crois que quand il râle et quand il insulte l'arbitre, et en fait il s'insulte lui-même beaucoup plus qu'il n'insulte l'arbitre, c'est une affaire de style ? Qu'il n'est pas content de son expression ?

Non, c'est une affaire de style, parce que ça fait partie de son style. C'est des recharges nerveuses. Oui, ça. Tout comme un orateur peut se mettre en colère et qu'il y a des orateurs, au contraire, glacés. Ça fait pleinement partie du style, oui. C'est l'âme. C'est l'âme, c'est comme on dirait en allemand, c'est le gemut. La gemut. La gemut.

Transcription automatique, relue en partie.