Transcription
Claire ParnetAlors, S, c'est Style. Alors, qu'est-ce que c'est, le style ? Dans « Dialogues », tu dis que c'est la propriété, justement, de ceux dont on dit qu'ils n'ont pas de style. Je crois que tu le dis à propos de Balzac, il me semble me rappeler. Alors, qu'est-ce que c'est, un style ?
Eh bien, ce n'est pas une petite question, ça.
Claire ParnetNon, c'est pour ça qu'elle est posée aussi rapidement.
Oui. Écoute, moi, je me dis ceci. Pour comprendre ce que c'est qu'un style, il faut surtout ne rien savoir de la linguistique. La linguistique, elle fait beaucoup de mal. Pourquoi elle fait beaucoup de mal ? Parce qu'il y a une opposition. Là, Foucault l'avait très bien dit, il y a une opposition, c'est même leur complémentarité, entre la linguistique et la littérature. Contrairement à ce qu'on dit, ça ne s'accorde pas du tout. C'est que pour la linguistique, une langue est toujours un système en équilibre, donc dont on peut faire la science. Et le reste, les variations, elles sont mises du côté non pas de la langue mais de la parole. Quand on écrit, on sait bien qu'une langue est en fait un système, les physiciens diraient, un système par nature loin de l'équilibre. C'est un système en perpétuel déséquilibre. si bien que il n'y a pas de différence ou il n'y a pas de différence de niveau entre langue et parole mais la langue est faite de toutes sortes de courants hétérogènes en déséquilibre les uns avec les autres alors qu'est-ce que c'est que le style d'un grand auteur moi je crois que le style il y a deux choses dans un style Tu vois, là je réponds en clair, clair et rapide, alors j'ai honte de... c'est trop sommeil. Un style, il me semblait composé de deux choses. On fait subir à la langue dans laquelle on parle et on écrit, on fait subir un certain traitement à cette langue. Pas un traitement artificiel, volontaire, etc. C'est un traitement qui mobilise tout, la volonté de l'auteur, mais aussi ses envies, ses désirs, ses besoins, ses nécessités. On fait subir à la langue un traitement syntaxique, original. Ça peut être, alors mettons, on retrouve le thème de l'animal, ça peut être faire bégayer la langue. Je veux dire pas bégayer soi-même, faire bégayer la langue. Ou ce qui n'est pas la même chose, faire balbutier la langue. Prenons des exemples de grands stylistes. Gerasim Luka Poet, bon, je dis en gros, il fait bégayer, non pas sa propre parole, il fait bégayer la langue. Euh, Peggy, bon, Peggy c'est un, c'est curieux les gens, parce que Peggy a une certaine, est une personnalité d'un certain type, on oublie qu'avant tout, comme tous les grands artistes, c'est un fou complet. Jamais personne n'a écrit comme Péguy, jamais plus personne n'écrira comme Péguy. Ça fait partie des grands styles de la langue française, c'est-à-dire des grandes créations de la langue française. Qu'est-ce qu'il fait, lui ? On ne peut pas dire que ce soit un bégayement. Il fait croître la phrase par le milieu. C'est fantastique. Il répète la même phrase avec une addition au milieu de la phrase, qui va à son tour engendrer une autre addition dans la phrase, etc. C'est un procédé de proliférer la phrase par le milieu, par insertion. C'est ça un grand style. Donc c'est ça le premier aspect. Faire subir à la langue un traitement, mais un traitement incroyable. C'est pour ça qu'un grand styliste, ce n'est pas un conservateur de la syntaxe, c'est un créateur de syntaxe. Et moi, je ne sors pas de la formule si belle de Proust. Les chefs-d'œuvre sont toujours écrits dans une sorte de langue étrangère. Un styliste, c'est quelqu'un qui crée dans sa langue une langue étrangère. C'est vrai de Céline, c'est vrai de Peggy, c'est vrai de... C'est à ça qu'on reconnaît un styliste. Et deuxièmement, en même temps que le premier aspect, à savoir on fait subir à la syntaxe un traitement déformateur, contorsionnant, mais nécessaire, qui constitue comme une langue étrangère dans la langue dans laquelle on écrit, en même temps, le deuxième point, c'est que par là même, on pousse cette fois-ci tout le langage jusqu'à une espèce de limite. La limite qui est le bord qui le sépare de la musique. On produit une espèce de musique. Bon, et bien si on réussit ces deux choses-là, et s'il y a nécessité pour le faire, c'est un style. C'est ça les grands stylistes. Et c'est vrai de tous à la fois. une langue étrangère et porter tout le langage à une espèce de limite musicale. C'est ça avoir un style.
Claire ParnetEt toi qui penses en avoir un style ?
Oh la perfidie !
Claire ParnetDéjà moi je peux te dire qu'il a changé des premiers livres à maintenant, il est comme sympa.
Ecoute ça, un style c'est la preuve d'un style, c'est la variabilité et Et généralement, on va vers de plus en plus sobre. Mais le plus en plus sobre, ça ne veut pas dire le moins complexe. Je pense à une de mes admirations du point de vue du style, c'est Kerouac. Kerouac, à la fin, Kerouac, c'est une ligne japonaise. C'est vraiment un dessin japonais, une ligne, une pure ligne japonaise, son style. Ça, qu'on aille vers une sobriété, mais qui implique alors une création la création d'une langue étrangère dans la langue, d'autant plus. Donc un style, je pense à Céline aussi, c'est très curieux. Quand les gens étaient encore à dire à Céline « Ah, vous avez introduit la langue parlée dans la langue écrite », ce qui était déjà une bêtise, parce qu'en fait, il faut tout un traitement écrit dans la langue, il faut créer une langue étrangère dans la langue pour obtenir par écrit l'équivalent du parlé. Il ne l'introduit pas dans la langue, c'est une stupidité. Mais quand on le complimente de ça, lui il sait très bien qu'il est tellement loin de ce qu'il voudrait. Et ça va être dans le second roman, dans « Mort à crédit », qu'il va s'approcher. Mais au moment de « Mort à crédit », quand on lui dit « Oh, vous avez changé ! », qu'il est très très loin de ce qu'il veut. Et que ce qu'il veut, il va l'obtenir avec Guignol's Band, où là, en effet, le langage est poussé à une telle limite qu'il est trop proche d'une musique. C'est plus un traitement de la langue qui fait une langue étrangère, c'est tout le langage poussé à une limite musicale. Oui, c'est ça. Alors qu'un style, par nature, change, il a sa variation.
Claire ParnetÇa c'est vrai de Peggy aussi, on pense très souvent à Steve Reich quand on dit Péguy, à cette musique répétitive avec des...
Oui, sauf que Péguy est un plus grand styliste que Steve Reich.
Claire ParnetEt tu n'as pas répondu à ma perfidie. Est-ce que tu penses que tu as un style ?
Je voudrais, mais qu'est-ce que tu veux que je dise ? Je voudrais, mais j'ai le sentiment... Si on dit déjà pour être un styliste, il faut que le problème du style, on le vive, je peux répondre plus modestement à ça, le problème du style. pour moi je le vis ça oui j'écris pas en me disant le style on verra après je sais bien que j'obtiendrai pas le mouvement des concepts que je souhaite si ça passe pas par le style et la nécessité de la compétition et je suis prêt à refaire dix fois
Claire Parnetla même page
donc le style c'est comme une nécessité de composition
Claire Parnetde ce que tu écris enfin la composition intervient très primordial.
Là, je crois que tu as tout à fait raison. C'est autre chose que tu dis là. Est-ce que la composition d'un livre est déjà affaire du style ? Là, je crois que tout à fait, oui. La composition d'un livre, c'est une chose... Ça se décide pas au préalable. Ça se fait en même temps que le livre se fait. Mais moi, je vois, par exemple, dans des livres dans ce que j'ai fait, si j'ose invoquer ça, il y a des livres qui me paraissent composés. J'ai toujours attaché de l'importance à la composition même. Je pense par exemple à un livre qui s'appelle « Logique du sens », qui est composé par série. C'est vraiment une espèce de composition sérielle pour moi. Et puis, « Mille Plateaux », c'est une composition par plateau. Les plateaux étant des choses. pour moi c'est deux compositions presque musicales. La composition, c'est un élément du style fondamental.
Claire ParnetDans ton expression, pour reprendre une phrase que tu as dit tout à l'heure, est-ce que maintenant, aujourd'hui, tu es plus proche de ce que tu voulais faire qu'il y a 20 ans ? Ou ça se passe pas comme ça ?
Actuellement dans ce que je fais, j'ai l'impression que j'approche. dans ce qui n'est pas encore fait, j'ai le sentiment que j'approche, que je tiens quelque chose, que je cherchais et que je n'avais pas trouvé.
Claire ParnetEt le style, ce n'est pas que littéraire. Tu y es sensible dans tous les domaines. Par exemple, tu vis avec l'élégante Fanny et ton ami Jean-Pierre est très élégant aussi. Tu es très sensible à cette élégance.
Oui, là, je me sens dépassé par eux. Je voudrais être très élégant, mais je sais bien que je ne le suis pas. Mais l'élégance pour moi est une chose, même l'apercevoir, je veux dire. Il y a déjà une élégance qui consiste à percevoir ce que c'est que l'élégance. Sinon, il y a des gens qui passent à côté. Et pour qui, par exemple, ce qu'ils appellent l'élégance, ce n'est pas du tout de l'élégance. Donc une certaine saisie de l'élégance fait déjà partie de l'élégance. Ça me frappe beaucoup. C'est un domaine aussi, c'est comme tout, ça s'apprend un peu. Il faut être un peu doué, ça s'apprend un peu. Et pourquoi tu me dis ça ?
Claire ParnetPour le style qui est de tous les domaines.
Oui, bien sûr. Mais enfin, cet aspect, c'est quand même pas du grand art. Ce qu'il y a peut-être, ce qu'il faudrait... Oui, non. Oui, non. Il faudrait... Je sais pas, c'est que... J'ai le sentiment, c'est plus, ça dépend pas seulement de l'élégance, qu'il y ait une chose que j'admire beaucoup, mais... Ce qui est important dans le monde, c'est tout ce qui émet des signes. Alors j'allais dire la non-élégance, la vulgarité aussi, elle émet des signes. Mais c'est plus ça ce qui m'importe, c'est les émissions de signes. Alors dans... Pour ça sans doute que j'ai tant aimé, que j'aime toujours tant Proust, quoi. La mondanité, les rapports mondains, c'est des émissions de signes fantastiques. Ce qu'on appelle une gaffe, c'est une non-compréhension dans un signe. C'est des signes que les gens ne comprennent pas. Mais la mondanité comme milieu de foisonnement de signes vides, absolument vides, aucun intérêt à ces signes. Mais c'est les vitesses d'émission, la nature de leur émission. Ça rejoint les mondes animaux, parce que les mondes animaux aussi, c'est des émissions de signes fantastiques. Les animaux et les mondains, c'est les maîtres des signes.
Claire ParnetD'ailleurs, tu ne sors pas beaucoup, mais tu as toujours été plus sensible aux soirées mondaines qu'aux conversations conviviales.
Ah ben oui, parce qu'au moins dans les milieux mondains, on ne discute pas. Ils n'ont pas cette vulgarité-là. et la conversation est absolument en légèreté, c'est-à-dire en évocation extrêmement rapide, en vitesse de conversation. Là aussi, c'est des émissions de signes très intéressantes.
Transcription automatique, relue en partie.